Textes pour la dissertation « La conscience est-elle un obstacle au bonheur ? »

Voici les textes que je vous propose pour réfléchir à la troisième partie de la dissertation « La conscience est-elle un obstacle au bonheur ? ». Je vous rappelle que l’idée directrice qu’il s’agit de défendre est que nous pouvons parvenir à un bonheur véritable si nous avons une conscience éthique de la valeur de notre vie.

III – Nous pouvons toutefois parvenir à un bonheur véritable si nous avons une conscience éthique de la valeur de notre vie

A / La conscience de la condition humaine n’est pas nécessairement une conscience malheureuse

Vous pouvez dans un premier temps montrer que la conscience de la condition humaine n’a pas nécessairement la forme d’une conscience malheureuse, mais peut aussi être l’occasion d’une prise de conscience éthique de ce qui a une valeur dans la vie

1°) Le bonheur se trouve avant tout en nous, et non dans les choses extérieures

Les stoïciens

« 1. Il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres qui ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, c’est la croyance, la tendance, le désir, le refus, bref tout ce sur quoi nous pouvons avoir une action. Ce qui ne dépend pas de nous, c’est la santé, la richesse, l’opinion des autres, les honneurs, bref tout ce qui ne vient pas de notre action.

2. Ce qui dépend de nous est, par sa nature même, soumis à notre libre volonté ; nul ne peut nous empêcher de le faire, ni nous entraver dans notre action. Ce qui ne dépend pas de nous est sans force propre, esclave d’autrui ; une volonté étrangère peut nous en priver.

3. Souviens-toi donc de ceci : si tu crois soumis à ta volonté ce qui est par nature, esclave d’autrui, si tu crois que dépende de toi ce qui dépend d’un autre, tu te sentiras entravé, tu gémiras, tu auras l’âme inquiète, tu t’en prendras aux dieux et aux hommes. Mais si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de toi, que dépend d’autrui ce qui réellement dépend d’autrui, tu ne te sentiras jamais contraint à agir, jamais entravé dans ton action, tu t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras aucun acte qui ne soit volontaire ; nul ne pourra te léser, nul ne sera ton ennemi, car aucun malheur ne pourra t’atteindre. »

Epictète, Manuel

Je vous conseille également de lire cette introduction à la philosophie morale stoïcienne.

Descartes

« Mais il me semble que la différence qui est entre les plus grandes âmes et celles qui sont basses et vulgaires, consiste, principalement, en ce que les âmes vulgaires se laissent aller à leurs passions, et ne sont heureuses ou malheureuses, que selon que les choses qui leur surviennent sont agréables ou déplaisantes ; au lieu que les autres ont des raisonnements si forts et si puissants que, bien qu’elles aient aussi des passions, et même souvent de plus violentes que celles du commun, leur raison demeure néanmoins toujours la maîtresse, et fait que les afflictions même leur servent, et contribuent à la parfaite félicité dont elles jouissent dès cette vie. »

Descartes, Lettre à Elisabeth, 18 mai 1645

« Ainsi je crois que la vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu’il connaît qu’il n’y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu’il en use bien ou mal, et partie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante résolution d’en bien user, c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures ; ce qui est suivre parfaitement la vertu. »

Descartes, Traité des passions, 153. En quoi consiste la générosité.

Je vous conseille ici de lire cette introduction à la notion de générosité chez Descartes.

2°) Le bonheur réside dans la joie de créer quelque chose qui est reconnu comme ayant de la valeur.

« Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire: toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création: plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement (…) celui qui est sûr, absolument sûr, d’avoir produit une oeuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu’il est créateur, parce qu’il le sait, et parce que la joie qu’il éprouve est une joie divine. »

Bergson, L’Énergie spirituelle

« Il n’est pas dans la nature de la majorité des hommes d’être heureux en prison et les passions qui nous enferment en nous-même sont la pire des prisons. […]

L’homme heureux est celui qui vit objectivement, qui a des affections libres et des intérêts larges, celui qui retire son bonheur de ces intérêts et affections et du fait que ceux-ci, à leur tour, le font un objet d’intérêt et d’affection pour beaucoup d’autres. […]

Grâce à ces intérêts, un homme vient à se sentir comme une partie du courant de la vie et non plus comme une entité isolée et dure, telle que la balle de billard qui ne peut avoir d’autre relation avec des entités semblables que celle d’un choc. Tout manque de bonheur résulte d’une désintégration dans le moi […]. L’homme heureux est celui qui ne souffre pas d’un de ces manques de synthèse, l’homme heureux est celui dont la personnalité n’est pas divisée contre elle-même ni en conflit avec le monde. Un tel homme se sent un citoyen de l’univers, il jouit en toute liberté du spectacle et des joies que le monde lui offre, il n’est pas troublé par la pensée de la mort, parce qu’il ne se sent pas réellement séparé de ceux qui viennent après lui. C’est dans cette union profonde et instinctive avec le courant de la vie que l’on trouvera les joies les plus intenses. »

Russell, La conquête du bonheur

B / La conscience éthique des valeurs nous force cependant à refuser certaines formes de bonheur

Dans un deuxième temps, vous pouvez montrer que la conscience éthique des valeurs nous force à reconnaître qu’il y a des formes de vie qui peuvent paraître heureuses, mais qui ne sont pas dignes d’être vécues. Mais peut-on dire que la conscience éthique est un obstacle à ces formes de vie qui paraissent heureuses ? Peut-on dire dans certains cas que c’est au contraire le bonheur qui est un obstacle à une prise de conscience éthique ? Je vous laisse réfléchir à ces questions.

Idée générale

« Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisirs de bêtes ; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant, aucun homme ayant du cœur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complétement satisfaits qu’eux-mêmes avec le leur. Ils ne voudraient pas échanger ce qu’ils possèdent de plus qu’eux contre la satisfaction la plus complète de tous les désirs qui leur sont communs. […] Un être pourvu de facultés supérieures demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement à la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur ; mais, en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber à un niveau d’existence qu’il sent inférieur. Nous pouvons donner de cette répugnance l’explication qui nous plaira ; […] mais, si on veut l’appeler de son vrai nom, c’est un sens de la dignité que tous les êtres humains possèdent, sous une forme ou sous une autre, et qui correspond – de façon rigoureuse d’ailleurs – au développement de leurs facultés supérieures. Chez ceux qui le possèdent à un haut degré, il apporte au bonheur une contribution si essentielle que, pour eux, rien de ce qui le blesse ne pourrait être plus d’un moment objet de désir. […] Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. »

John Stuart Mill, L’Utilitarisme

Bonheur et vérité

« Des questions embarrassantes non négligeables se posent aussi lorsque nous demandons ce qui compte en dehors de la façon dont les gens ressentent « de l’intérieur » leur propre expérience. Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d’avance un programme des expériences de votre existence ? Si vous craignez de manquer quelque expérience désirable, on peut supposer que des entreprises commerciales ont fait des recherches approfondies sur la vie de nombreuses personnes. Vous pouvez faire votre choix dans leur grande bibliothèque ou dans leur menu d’expériences, choisissant les expériences de votre vie pour les deux ans à venir par exemple. Après l’écoulement de ces deux années, vous aurez dix minutes, ou dix heures, en dehors du réservoir pour choisir les expériences de vos deux prochaines années. Bien sûr, une fois dans le réservoir vous ne saurez pas que vous y êtes ; vous penserez que tout arrive véritablement. […] Vous brancheriez-vous ? »

Robert NOZICK, Anarchie, État et utopie

« Cypher : Vous savez, je sais que ce steak n’existe pas. Je sais que lorsque je le mets dans ma bouche, c’est la Matrice qui dit à mon cerveau qu’il est tendre et savoureux. Après neuf ans [hors de la Matrice], vous savez ce que j’ai compris ?

Cypher : Qu’il n’y a de bonheur que dans l’ignorance (Ignorance is bliss).

Agent smith : Alors nous pouvons faire affaire.

Cypher : Je ne veux me rappeler de rien. De rien ! Vous comprenez ? Et je veux être quelqu’un de
riche. Quelqu’un d’important. Comme un acteur. Vous pouvez faire cela, n’est-ce pas ?

Agent Smith : Tout ce que vous voudrez, Mr. Reagan. »

The Matrix (il s’agit de la scène où Cypher trahit Neo)

« Madame,

Je me suis quelquefois proposé un doute : savoir, s’il est mieux d’être gai et content, en imaginant que les biens que l’on possède sont plus grands et plus estimables qu’ils ne le sont, et ignorant ou ne s’arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d’avoir plus de considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu’on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu’on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et j’approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou les étourdissements avec du tabac. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste en l’exercice de la vertu, ou, ce qui est la même chose, en la possession de tous les biens dont l’acquisition dépend de notre libre arbitre, et la satisfaction d’esprit qui suit de cette acquisition. C’est pourquoi, voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Aussi n’est-ce pas toujours lorsque l’on a le plus de gaieté que l’on est le plus satisfait ; au contraire, les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses, et il n’y a que les médiocres et passagères qui soient accompagnées du rire. Ainsi je n’approuve point qu’on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient ne peut toucher que la superficie de l’âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s’apercevant qu’ils sont faux. »

Descartes, Lettre à Elisabeth, 6 octobre 1645

Bonheur et liberté

« Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma. »

Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. […] Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires […] ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

Je vous conseille également la sélection de Pascal Garandel

Bonheur et morale

« La plupart des gens ne peuvent trouver le bonheur à rester dans leur coin, sans se soucier de rien ni de personne d’autre. Les plaisirs obtenus de cette façon paraissent vides et perdent très vite tout leur charme. Nous cherchons un sens à notre vie au-delà de nos propres plaisirs et trouvons une forme d’accomplissement et de bonheur à faire ces choses dont nous jugeons qu’elles ont un sens. […]

Quand tout ce qui est de l’intérêt propre a été satisfait, peut-on se caler confortablement dans son fauteuil et siroter son bonheur ? Est-il bien assuré que le bonheur soit alors au rendez-vous ? […]

Nous commençons à voir comment l’éthique s’insère dans la question du sens de l’existence. Si nous sommes à la recherche d’un objectif plus large que celui de nos intérêts personnels, de quelque chose qui nous permette de donner à notre existence un sens qui dépasse les limites étroites de notre conscience individuelles, alors une solution évidente se profile, celle d’adopter le point de vue éthique. Celui-ci nous demande […] de passer d’un point de vue individuel à la position d’un spectateur impartial. Considérer les choses d’un point de vue éthique est une façon de transcender nos préoccupation égocentriques et de nous identifier au point de vue le plus objectif — ou, pour citer Sigdwick, au point de vue de l’univers. »

Peter Singer, Questions d’éthique pratique

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14 Commentaires »

 
  • Yvon dit :

    Et si l’on ne revenait jamais de la machine, que nous ne savions pas que nous étions entrés dedans, que nous n’avions jamais conscience que quelque chose avait changé, mais que malgré tout nous fussions heureux… Qu’en serait-il… D’un point de vue extérieur, une fois de plus, personne ne choisirait cette voie. L’idée même d’un tel faux bonheur repousserait n’importe qui. Mais une fois dedans, le bonheur serait maximal. Peut-être faut-il se placer du point de vue d’un utilisateur de la machine et oublier un peu notre existence. Au final, ce sont deux existences différentes non ? L’une est banale et réelle pour l’individu qui vit dedans, fausse pour celui qui est dans la machine. L’autre (l’existence dans la machine) amène au bonheur tout en paraissant réelle pour celui qui la vit, et fausse du point de vue d’un individu extérieur. Une fois les deux existences présentées de cette manière. Qui peut dire laquelle est vraie et laquelle est fausse ? Si je suis dans la machine et vous dehors, ce sera votre parole contre la mienne. Qu’en pensez-vous ?

  • Pascal G dit :

    Re-bonsoir Yvon,

    Juste un petit mot pour dire que l’une des tes affirmations est discutable (après tout, tu m’as réfuté le premier): « D’un point de vue extérieur, une fois de plus, personne ne choisirait cette voie. L’idée même d’un tel faux bonheur repousserait n’importe qui. »
    Il y a au moins deux personnes qui ne sont pas d’accord : Cypher dans Matrix, et une de mes élèves. Quant à Schwarzeneger dans « Total recall », il a beau jeu de dire que c’est la goutte de sueur sur le front de son partenaire qui lui fait choisir de considérer qu’il n’est pas dans un rêve… Il y a bien Tom Cruise à la fin de Vanilla Sky, mais bon.

    Par ailleurs, il me semble qu’il y a ici un risque de confusion entre bonheur illusoire et illusion de bonheur. Un individu dont tous les désirs sont satisfaits, qui nage dans l’ataraxie et l’aponie, n’a pas l’impression d’être heureux : il l’est. Ou alors, il faudrait expliquer pourquoi !
    Mais un VRAI bonheur peut être fondé sur de FAUSSES raisons. La façon dont tu appréhendes la machine à expérience permet de faire une analogie avec un mari que sa femme trompe et qui est le plus heureux des hommes parce qu’il n’en sait rien. Ca ne fait pas de lui un individu malheureux. C’est un vrai bonheur qui repose sur une croyance fausse. Et demander ici : mais pourrais-je choisir d’être trompé sans m’en rendre compte plutôt que d’être lucide et malheureux ?… n’a pas de sens !
    Tout simplement parce que cela reviendrait à dire qu’on peut choisir de ne pas être au courant de quelque chose, ou plutôt choisir de ne pas être au courant du fait qu’il y a quelque chose à choisir !
    C’est tout le problème de Cypher dans Matrix : il préfère regagner le monde imaginaire de la matrice… mais en OUBLIANT qu’il a fait ce choix. Est-ce une solution ? Pas du tout. Parce que quand on réfléchit un peu (ce que Cypher n’a pas fait, mais c’est normal parce que c’est le Méchant), on s’aperçoit qu’il n’y a aucune différence, du point de vue de Cypher, entre le choix qu’il fait et celui de se suicider au moment même où un autre individu, qu’il ne connaît pas, qu’il ne connaîtra jamais et qui ne saura jamais qu’il a existé, viendrait à naître.
    En un sens, ce n’est pas un acte d’égoïsme que fait Cypher : c’est de l’atruisme radical !

  • Yvon dit :

    Je vois. Peut-on donc dire que le bonheur n’est pas simplement le fait d’être heureux (aponie + ataraxie par exemple) mais le fait d’être heureux pour de vrai ? Pour de vraies raisons ? Est-ce que cela implique que le bonheur est atteint aussi par la connaissance par exemple, ou bien que le but de tous les hommes n’est finalement pas le bonheur ? Est-ce que le mot bonheur est clairement défini ? Défini-t-on par bonheur le bien suprême ou est-ce « simplement » la combinaison de l’aponie et de l’ataraxie (définition d’Epicure du bonheur non ?) ?

  • Pascal G dit :

    Il me semble que tu formules très bien le problème à travers deux formules courantes (hein, Cédric ?) : être heureux pour de vrai, est-ce être heureux pour de vraies raisons ? Si c’est le cas, il faudrait que la définition du bonheur puisse nous dire pourquoi.

    Or tu as tout à fait raison de dire qu’une définition du bonheur comme celle d’Epicure ne nous donne aucune raison définitive d’effectuer ce lien. Pourquoi un individu situé dans la machine et ne souffrant d’aucun trouble du corps ni de l’esprit ne pourrait-il pas être dit « heureux »? Difficile de le soutenir dans le cadre de la théorie épicurienne. Difficile, même de poser le problème…

    A la rigueur (mais c’est un peu plus compliqué) on pourrait même dire qu’un individu placé dans une machine à rêve au sein de laquelle il pourrait constater que tous ses désirs, quels qu’ils soient, seront toujours satisfaits (sans lui apporter de troubles par la suite : il pourrait boire sans être souffrant le lendemain, etc.)pourrait être épicurien… tout en désirant des désirs non nécessaires ! Puisque les désirs superflus n’apporteraient plus ni angoisses, ni douleurs.

    Attention tout de même à ne pas mélanger les problèmes. Pour Epicure, il y a bien un rapport entre bonheur et vérité ; c’est que les erreurs et les illusions sont souvent causes de troubles et d’angoisses. Par exemple, si pour Epicure il faut faire un peu de physique et d’astronomie, ce n’est pas parce qu’elles seraient en elles-mêmes des disciplines qui rendraient heureux. (Comme l’a dit un commentateur contemporain : chez Epicure, « je vais mourir, ce n’est pas le moment de faire des mathématiques ! »)

    Mais le fait de faire un peu de physique permet de comprendre, grâce à l’atomisme, qu’il ne peut pas y avoir de « vie après la mort », que les dieux ne peuvent pas se soucier de ce que nous faisons… bref de nous délivrer d’angoisses qui ne reposent que sur une mauvaise connaissance de la texture du monde. Il subsiste donc bel et bien un rapport entre connaissance de la vérité et bonheur chez Epicure. Voilà voilà…

    Cédric, si tu veux que j’arrête de coloniser ton espace, tu me le dis.:-)

    • @Pascal : « Cédric, si tu veux que j’arrête de coloniser ton espace, tu me le dis.:-) »

      Oh non ! Au contraire, c’est un régal de voir que ce site permet ce genre de discussions. Continuez !

  • David dit :

    Bonjour,
    Je souhaiterais simplement savoir si le plan détaillé doit apparaitre dans la copie.
    Merci d’avance

    • Bonsoir David. L’habitude et les conventions font que plusieurs professeurs de philosophie n’aiment pas voir apparaître le plan détaillé dans une copie. Je pense que l’idée ici est que le plan devrait être tellement clair à la simple lecture de votre devoir, qu’il ne devrait pas être nécessaire de l’écrire en tant que tel.
      Je dois vous avouer que je ne suis pas d’accord, sur le principe, avec cette idée. Je crois au contraire que faire apparaître un plan aiderait bien des élèves à construire plus clairement leur devoir.
      Comme ma position est encore minoritaire (c’est en tout cas mon impression), je vous recommande d’éviter de mettre des titres, afin de respecter ce qui n’est après tout qu’une convention sans grande conséquence.

      • Pascal G dit :

        Hello,

        Juste un petit message d’appui : ta réponse correspond très exactement à celle que je fais à mes élèves. Il n’y a aucune raison « théorique » qui s’oppose à l’idée de plan apparent ; mais il existe effectivement des correcteurs de philo que cela perturbe (j’en connais, même s’ils ne sont pas à Belleville). Nous arrivons donc à l’idée très épicurienne qu’il peut être sage de suivre les conventions, même lorsqu’elles sont (ou paraissent) infondées.
        La stratégie la plus rationnelle n’est pas nécesairement celle qui aboutit au résultat le plus valable…

        • Merci Pascal pour ce soutien !

          Je fais presque le même type de réponse pour la question de l’usage du « je » dans les devoirs.
          Il me semble aussi sur ce point que la convention va dans le sens de l’usage du « nous » et de formules impersonnelles. Pourtant l’usage du « je » ne me semble pas du tout contestable en principe (sous certaines conditions, cf. ci-dessous). Et du coup, là aussi je conseille à mes élèves de suivre la convention.

          Il y a toutefois une différence par rapport à la question précédente. Si l’on demande de préférer le « nous » et les formules impersonnelles, il y a ici une raison que je peux davantage comprendre : c’est parce qu’un devoir de philosophie n’est pas l’expression de l’opinion d’un individu (« moi, je pense que … »), mais un examen des idées. Interdire le « je », c’est donc forcer l’élève à considérer les idées en elles-mêmes et à dépasser sa propre subjectivité. Le problème, c’est que nous voulons aussi que les élèves s’engagent intellectuellement dans leur devoir, et qu’ils portent un véritable jugement sur la question et les problèmes qu’elles posent. Ici, le « je » retrouve toute sa place !

          Au fond, si un élève est capable de dépasser le « je » de l’opinion, et de lui substituer le « je » du jugement, je préfère largement le « je » au « nous » et au formules impersonnelles.
          Mais comme la convention va dans le sens du « nous », et que l’usage du « je » est difficile à maitriser, je leur conseille de respecter la convention.
          Qu’est-ce que tu en penses ? Que dis-tu à tes élèves ?

          • Pascal G dit :

            Je leur dis quelque chose qui ressemble beaucoup. Dans un travail de philo, ce qui compte, ce n’est aps l’opinion personnelle, mais le jugement réfléchi, i.E. l’argumentation. Or une argumentation est rationnelle, ou elle ne l’est pas ; que celui qui la rédige soit d’accord avec ou pas n’est pas la question. Je réponds donc à mes élèves que, dans un devoir de maths, on n’écrit pas « je pense que » (a + b)² = a² + 2 ab + b² ; la raison est évidente : la seule chose qui nous intéresse, c’est de savoir si la démonstration est valable. Pas si le mathématicien a le sentiment d’être d’accord… c’est pareil en philo.

            Le problème, c’est bien sûr celui de la rationalité : universelle ou pas ? Si ce que dit la raison est strictement universel, on est dans le même cas en philo qu’en mathématiques, et n’importe quel individu doué de raison DOIT tomber d’accord avec une argumentation rationnelle correcte. Le « je pense que…. » devient totalement superflu.

            Si ce que dit la raison reste individuel, alors… c’est problématique. Là, effectivement, on peut admettre que le « je » garde une part de légitimité. Mais ce qui nous intéresse, ce sont encore les raisons qui font que l’élève pensent ceci plutôt que cela. Donc ce sont encore les arguments qui constituent l’essentiel. Et le fait que l’élève « le pense »… n’a pas grand intérêt.

            D’ailleurs, à la réflexion, « je pense que »… l’on se moque de savoir ce que pensent les élèves. Après tout, qu’ils soient persuadés ou non par leur argumentation, on ne peut pas le savoir, et ce n’est pas ce qui nous intéresse. Ce qui nous intéresse, c’est que l’argumentation tienne la route.

            A la rigueur, je serais même content de lire : « voici l’argumentation qui me semble la plus rationnelle, mais je n’arrive pas à être d’accord avec le résultat ». Que l’intime conviction (en termes kantiens, il faudrait dire « intime persuasion ») entre en conflit avec le produit du raisonnement, c’est plutôt bon signe…

            D’un point de vue philosophique, s’entend. « Je n’en pense pas un mot, mais c’est pourtant ce que à quoi ma raison me conduit » : ce ne serait pas si mal, comme ouverture du sujet, non ?

            • @Pascal : « D’un point de vue philosophique, s’entend. « Je n’en pense pas un mot, mais c’est pourtant ce que à quoi ma raison me conduit » : ce ne serait pas si mal, comme ouverture du sujet, non ? »

              Où l’on retrouve notre discussion sur Kant et l’acrasie épistémique ! (Je prépare un billet sur cette question).

  • julie d dit :

    bonjour monsieur,
    J’imagine que tous ces textes sont là pour nous aider à construire notre troisième partie, pour nous donner des idées. Mon problème est que je ne voit pas de rapport entre le 2) du A)(Le bonheur réside dans la joie de créer quelque chose qui est reconnu comme ayant de la valeur) et le sujet de la dissertation, particulièrement avec la notion de conscience. Les 2 extraits qui suivent parle bien de bonheur mais je n’arrive pas à faire le lien avec la troisième partie…

    • Pour comprendre le rapport entre l’idée que « le bonheur réside dans la joie de créer quelque chose qui est reconnu comme ayant de la valeur », et la notion de conscience, essayez de comprendre le lien logique entre la notion de joie et la notion de conscience.

    • Matthieu dit :

      Bonsoir Julie.

      Sans prétendre que ce que je vais te proposer soit tout a fait juste et cohérent, le lien que nous pouvons faire entre cette « joie créatrice » et la conscience réside dans les mots clefs de la phrase: « CRÉER quelque chose qui est RECONNU comme ayant de la VALEUR.
      Je m’explique, en partant du fait que la conscience est (tu as dû la définir pareillement dans ton intro), la faculté que nous avons à avoir connaissance de nos états, de nos actes, et de leurs valeurs, on peut dire que c’est elle qui permet de RECONNAÎTRE (avoir connaissance de) la VALEUR de nos créations (qui est, pour reprendre le mot, un acte). La conscience permettrait de juger bon ce que l’on fait, ce que l’homme fait, et de ce fait d’en tirer satisfaction. Tu as donc le lien entre la conscience et le fait d’avoir de la joie de créer ; il ne te reste plus qu’a mettre en lien cette Joie créatrice permise par la conscience, et le bonheur atteint lorsque l’on reconsidère la nature de l’homme (ta partie III).

      En espérant que cela puisse t’aider.