Réponse à une enquête sur la dissertation

J’ai reçu, sur une liste de professeurs de SES, un lien vers une enquête sur la dissertation (en philosophie et en SES). Je trouve cette initiative très intéressante, et je me permets ici de formuler publiquement les réponses que j’ai données à cette enquête. Si vous êtes un collègue de philosophie, ou d’une autre matière à dissertation, merci de participer à cette enquête. Je serai également ravi de pouvoir discuter avec vous de cette question : n’hésitez pas à proposer un commentaire, ou même à poster vos propres réponses.

Quelle est votre discipline ?

Philosophie

Qu’est-ce qu’une dissertation dans votre discipline ?

On peut s’amuser (oui, oui) à définir la dissertation par genre et différence spécifique (à la manière aristotélicienne). Dans ce cas, le genre de la dissertation est celui d’un travail écrit qui cherche à élaborer une réponse argumentée à une question posée (en bref : c’est un texte argumentatif, une argumentation). Mais il faudrait différencier la dissertation de l’essai : le propre de la dissertation serait de ne pas seulement défendre une thèse (c’est l’objet d’un essai), mais de défendre cette thèse à travers une discussion des thèses et des arguments adverses (en bref : c’est une argumentation qui procède de manière dialectique — dialectique ne se rapportant ici qu’à l’idée d’un dialogue entre des positions et des arguments).

Quelle est la place de la dissertation dans votre discipline ?

Cette question est redoutable car elle fait l’objet d’un consensus instable entre les professeurs de philosophie. Sa place est de fait très importante : elle est souvent l’exercice modèle de la réflexion philosophique. Plusieurs professeurs font même leurs cours sous la forme d’une dissertation sur sujet, et l’explication de texte est parfois comprise à partir du modèle de la dissertation. On a l’impression alors que la dissertation devient l’incarnation même de la réflexion philosophique. Il ne me semble pas qu’une telle emprise de la dissertation soit légitime : on ne peut réduire la philosophie à sa forme dissertative. La dissertation ne devrait être considérée que comme un exercice pédagogiquement utile.

Selon vous, à quoi sert l’apprentissage de la dissertation ?

La dissertation sert idéalement à former les élèves à l’écriture d’un texte long, argumenté, et nuancé. Elle est un exercice de la réflexion, de ses facultés de raisonnement, d’analyse et de jugement : il s’agit d’apprendre à ne pas en rester à des idées trop simples, d’apprendre à justifier ses affirmations, d’apprendre à expliquer précisément le sens d’une idée, d’apprendre à se positionner et à s’engager intellectuellement.

Selon vous, la dissertation s’apparente plutôt, dans votre discipline , à une démonstration / une délibération / autre chose ? Si autre chose, précisez

Autre chose

La dissertation ressemble à une démonstration dans la mesure où elle doit se fonder sur des arguments rigoureux et convaincants. Mais elle ne peut prétendre à une démonstration (mathématique), car les prémisses utilisées ne font pas l’objet d’un consensus, et elle ne repose pas seulement sur des arguments de type déductif.

La dissertation pourrait alors ressembler à une délibération dans la mesure où il s’agit d’envisager dans une dissertation les différentes perspectives possibles et s’engager dans une réponse. On a l’impression qu’on fait un choix à partir d’un ensemble de possibilités sur lesquelles on délibère. Mais la différence principale est que le choix dans la délibération a une visée pratique et c’est le choix d’un individu particulier sous la contrainte d’un contexte particulier. La dissertation, elle, reste sur un plan théorique (même si elle doit aussi envisager les enjeux pratiques), et vise une certaine forme d’universalité.

Que doit comporter une introduction de dissertation dans votre discipline ?

Une dissertation doit essentiellement comporter : un problème dégagé à partir de l’analyse du sujet et l’annonce de la manière dont on va essayer progressivement de le résoudre (c’est-à-dire le plan). Éventuellement, on peut ajouter une amorce, et préciser les enjeux théoriques ou pratiques du problème, mais cela ne me semble pas être ce qu’il y a d’essentiel. Ce qui est le plus important dans l’introduction, c’est le problème lui-même qui est à la base de tout le développement.

Qu’appelez-vous problématique ?

La problématique en philosophie consiste à montrer que la question du sujet pose problème : on ne peut pas répondre de manière simple et évidente à la question, car il y une tension à l’intérieur même du sujet que l’on peut remarquer si l’on procède à l’analyse des notions du sujet. Le moyen qui me semble le plus évident pour dégager cette tension est de montrer qu’il y a un paradoxe (on dégage la réponse au sujet qui semble la plus intuitive, et on montre ensuite que l’on peut apparemment également remettre en cause cette réponse et défendre une autre idée, a priori incompatible avec notre première réponse).

Que doit comporter la conclusion d’un devoir dans votre discipline ?

La conclusion vise d’abord à faire le récapitulatif du développement (il s’agit de présenter de manière synthétique le cheminement que l’on a suivi). Il s’agit ensuite d’énoncer de manière claire la réponse à laquelle on est parvenu, et de souligner, de manière nuancée, la pertinence de cette réponse (on peut éventuellement souligner également les limites de sa réponse, éventuellement sous la forme d’une ouverture, mais c’est un peu casse-cou pour les élèves donc je ne le recommande pas).

Quelles sont selon vous les principales difficultés de cet exercice pour les élèves ?

Les difficultés de la dissertation sont le pendant des exigences propres à cet exercice :

  • La dissertation est un travail où l’on doit produire un texte relativement long : le premier obstacle, très important, est tout simplement celui de l’expression à l’écrit. Je ne parle pas seulement des fautes d’orthographe, mais aussi et surtout des erreurs de syntaxe et des maladresses dans la formulation.
  • La dissertation repose sur un travail de réflexion : l’obstacle ici est celui du préjugé, de l’idée toute faite, des perspectives simplistes, du lieu commun, de ce qui nous vient tout de suite à l’esprit. La copie ici ne dépasse pas les évidences et l’exemple typique c’est la copie qui en reste au niveau du proverbe.
  • La dissertation repose sur un raisonnement : l’obstacle ici est celui de la construction de liens logiques entre les idées. Il s’agit de dépasser le stade de la simple association d’idées, ou de la simple juxtaposition d’idées (ça, puis ça, puis ça…). Il faut également dépasser le stade du simple exemple pris comme argument. Il faut articuler logiquement les idées sous la forme d’un raisonnement, construire un véritable argument à partir d’une analyse d’idées (et non seulement d’un exemple) dont on peut tirer légitimement (par un lien logique) une conclusion.
  • La dissertation repose sur un travail d’analyse : la difficulté ici est de ne pas se contenter d’une remarque vague sur telle ou telle idée. Il s’agit de dépasser l’impression qu’on a déjà tout dit, et de développer son idée. Analyser une idée suppose d’envisager ce qui peut être obscur, ambigu, confus dans cette idée telle qu’on vient de la formuler : cela suppose un questionnement. L’analyse requiert également l’usage de connaissances qui permettent d’aller plus loin dans l’explication du sens (notamment par l’usage de distinctions conceptuelles qui permettent de clarifier l’idée qu’on utilise).
  • Dans la dissertation, il faut s’engager intellectuellement dans la question posée et proposer une réponse au sujet : la difficulté ici est de ne pas en rester à une simple présentation des idées, où l’élève donne l’impression de rester totalement extérieur à la question posée. Il faut s’approprier le sujet, le faire sien, montrer qu’on est sensible aux enjeux de la question, et assumer une réponse qui n’est pas une simple opinion, mais un jugement qui est le résultat du cheminement accompli.

Qu’est ce qu’un plan de dissertation réussi ?

Un plan réussi doit avant tout constituer une tentative de réponse au sujet (chaque partie doit consister en l’examen d’une réponse à la question posée). Il doit comporter une progression logique du début à la fin (un plan n’est pas une simple juxtaposition d’idées). Il doit également envisager les dimensions importantes du sujet (un plan logique qui reste bien dans le sujet, peut tout de même louper des aspects essentiels de la question posée).

Qu’est-ce qu’un bon sujet de dissertation ?

C’est d’abord un sujet dont l’intitulé peut être compris clairement sans ambiguïté par la quasi totalité des élèves. Quand on a comme sujet « Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ? » et qu’un très grand nombre d’élèves traite le sujet : « Le désir peut-il être satisfait dans la réalité ? », la correction devient extrêmement difficile. Je ne crois pas que le sujet lui-même doit être piège (il y a déjà assez de pièges possibles dans l’exercice même de la dissertation !)

Un bon sujet de dissertation est essentiellement un sujet qui permet à des élèves ordinaires de montrer leurs qualités de réflexion, de raisonnement, d’analyse, et où ils peuvent s’engager intellectuellement. Difficile d’en dire plus, il faudrait partir d’exemples ici. À première vue, je vois surtout deux catégories de mauvais sujets. D’un côté, les sujets trop “scolaires” qui vont inciter les élèves à cracher un cours sans réfléchir et sans s’engager intellectuellement. De l’autre, les sujets trop “mystérieux” où il est trop difficile pour un élève ordinaire de voir le problème et de proposer des analyses précises.

Qu’évaluez-vous principalement dans une dissertation ?

[L'enquête ne prévoit pas une réponse détaillée ici, mais je préfère préciser ma réponse]

À nouveau, ce sont les exigences même de la dissertation qui définissent le cadre d’évaluation de la dissertation : on évalue la capacité de l’élève à problématiser (à dépasser les lieux communs, à envisager les problèmes qui se posent), la capacité de l’élève à raisonner (à proposer de véritables arguments), la capacité de l’élève à analyser (en utilisant ses connaissances pour expliquer le sens précis des idées qu’il envisage), la capacité de l’élève à s’engager intellectuellement (le sujet est-il pris au sérieux ?).

Pour vous qu’est-ce qu’un bon devoir de dissertation ?

J’ai en fait déjà répondu plus haut à cette question, dans la mesure où elle me semble solidaire de la question de savoir ce qu’est un bon sujet de dissertation, et solidaire des exigences propres à la dissertation. La question me semble redondante : dès qu’on a défini ce qu’est une dissertation, on doit savoir ce qu’est un bon devoir de dissertation, car la définition de la dissertation doit faire apparaître les exigences propres à cet exercice, qui donnent lieu à une bonne copie, si ces exigences sont satisfaites.

Dans votre discipline, quelle est la place des connaissances dans une dissertation ?

Sans connaissances, il est beaucoup plus difficile, voire impossible de problématiser et de développer précisément les idées qu’on envisage. On en restera le plus souvent à des perspectives simplistes, ou bien à des remarques vagues. Les connaissances permettent d’aller plus loin dans la réflexion et dans l’analyse. Ces connaissances ont donc une place très importante. Il me semble utopique et pédagogiquement très mauvais d’imaginer qu’un élève pourrait, par lui-même, aller vraiment loin dans sa réflexion et dans son analyse, sans s’aider de la réflexion et des analyses que propose le cours (que le professeur lui-même a construit non pas tout seul, mais en s’aidant des réflexion et des analyses de certains auteurs de référence).

Selon vous, cet exercice est-il formateur ? Pourquoi ?

La aussi la question est redoutable. De manière générale, un exercice est formateur pour un élève si cet élève n’est pas submergé par les difficultés propres à l’exercice, et si cet exercice n’est pas non plus trop facile et lui permet au contraire d’acquérir des connaissances ou des compétences.

La dissertation, en tant qu’exercice de la réflexion, du raisonnement, de l’analyse, du jugement, vise l’acquisition de compétences qui relèvent de ce qu’on appelle la pensée critique, et qui peuvent faire l’objet d’un entraînement sans fin : on peut toujours chercher à améliorer sa réflexion, sa faculté de raisonner, son travail d’analyse, son jugement (c’est vrai pour l’élève, mais aussi pour le professeur, mais aussi pour le chercheur). Pas de danger à ce niveau-là : la dissertation n’est pas un exercice trop facile et permet toujours de travailler ces compétences-là (à condition toutefois qu’on ait un bon sujet de dissertation, cf. plus haut)

En revanche, la question est plus difficile si l’on se demande dans quelle mesure les élèves sont capables de faire cet exercice sans être submergés par les difficultés. Le jugement individuel du professeur ne me semble ici pas suffisant : il sera forcément relatif au type de classes et d’élèves qu’il rencontre. Je ne peux me permettre de généraliser, et je n’ai aucune idée qui puisse légitimement dépasser le cadre de ma propre expérience. Muni de ces précautions, il me semble que l’exercice est formateur pour une majorité d’élèves, mais qu’il laisse de côté un trop grand nombre d’élèves. Quelle conclusion tirer de ce constat s’il est partagé ? Je ne crois pas qu’il faudrait aller jusqu’à supprimer la dissertation elle-même. Il me semble qu’il faut surtout faire davantage d’autres types d’exercices, pour préparer le mieux possible à la dissertation, mais également pour travailler de manière précise tel ou tel aspect de la pensée critique : faire des exercices ciblés de problématisation, de raisonnement, d’analyse, de jugement me semble tout à fait profitable aux élèves, mais le problème est de concevoir ces exercices (ce n’est pas évident du tout et cela prend beaucoup de temps), et d’avoir le temps de faire travailler les élèves de cette manière-là. Il faudrait à mon avis davantage de mutualisation des pratiques du côté professeur (pour pouvoir partager ses idées d’exercices), mais pour ce qui est du temps en classe, ou hors classe pour ces exercices, cela reste très difficile.

Liens

Sur la dissertation dans la philosophie, je vous recommande ce dossier de l’Acireph.

Suivre les commetaires avec le flux RSS 2.0. Les commentaires et les pings sont actuellement fermés

Les commentaires sont fermés.