Le premier devoir du jour (1)

Choisir le sujet du premier devoir de philosophie n’est pas évident. Les élèves n’ont pas encore beaucoup de connaissances philosophiques à mobiliser, et la méthodologie commence à peine d’être expliquée.

Dissertation ou explication de texte ?

Il y a d’abord le choix du type de sujet : dissertation ou explication de texte. On pourrait croire que l’explication de texte convient davantage pour un premier devoir, étant donné que les élèves auront un support et n’auront pas à construire d’eux-même un raisonnement. Le texte fonctionnerait déjà comme guide, ce qui pourrait paraître plus facile. Je pense qu’il est tout à fait acceptable de commencer par une explication de texte, mais je ne crois pas que ce soit un bon argument que d’invoquer la présence du texte comme support. Voyez nos élèves : ne se ruent-ils pas sur l’explication de texte lorsqu’ils n’ont pas confiance en eux, croyant y voir un support ?

L’explication de texte : plus contraignante ?

Un texte de philosophie n’est le support de rien du tout : c’est encore à l’élève de faire tout le travail d’analyse, de réflexion sur le texte, et ce travail n’est pas plus facile qu’une dissertation. J’ai même tendance à penser qu’il est plus difficile. Restituer dans sa rigueur le raisonnement d’un autre, sans faire de contresens, et en dépassant la paraphrase, me semble plus contraignant que construire son propre raisonnement.

L’explication de texte en français et en philosophie

De plus, les élèves en début d’année peuvent facilement confondre l’explication de texte telle qu’on la pratique en français et l’explication de texte en philosophie. Il y a là un obstacle à franchir qui me semble moins présent dans la dissertation. La méthode de la dissertation n’est pas si compliquée que cela : il faut poser un problème et chercher à le résoudre, en suivant une démarche de questionnement et d’argumentation. Les élèves savent déjà en partie faire cela.

Faire de la philosophie avant de se confronter à un texte ?

Enfin je pense qu’il faut avoir fait de la philosophie pour comprendre ce qu’est un texte de philosophie. Un texte de philosophie, certes, n’est pas une dissertation, mais faire une dissertation permet, par analogie, de comprendre ce que cherche à faire un auteur lorsqu’il écrit un texte. Je me rends compte qu’il y a peut-être là un enjeu pédagogique important : est-ce qu’on apprend en imitant un modèle ou bien en cherchant par soi-même à résoudre un problème ? Dans le premier cas, il faudrait d’abord se confronter à des textes de philosophie pour pouvoir ensuite faire de même. Dans le deuxième cas, il faudrait d’abord chercher à faire de la philosophie pour pouvoir comprendre ce que fait un auteur.

Je n’ai pas de certitude en ce domaine, mais mon expérience, limitée, me fait préférer la dissertation comme type de sujet en début d’année. J’aimerais bien entendre mes collègues sur ce sujet. Qu’en pensez-vous ? Commencez-vous par une dissertation ou une explication de texte ? Pour quelles raisons ?

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13 Commentaires »

 
  • Marchand dit :

    Je commence toujours moi aussi par une dissertation . Selon moi, l’exercice de l’explication de texte est très difficile et suppose que la méthode de la dissertation soit acquise, et que les élèves aient déjà « fréquenté » des textes philosophiques. Comme premier devoir, je donne traditionnellement « devons-nous nous méfier de nos certitudes? ». Il est évident que je ne note pas les élèves avec les exigences qui seront les miennes à partir , disons, du mois de janvier..

    • Merci Valérie pour ta réponse, tu me donnes un autre argument.

      En effet, pour comprendre la méthodologie de la dissertation ou de l’explication de texte, il faut donner des exemples.
      Pour la dissertation, c’est assez facile de donner des exemples variés, alors que pour l’explication de texte cela me semble plus délicat (on peut difficilement extraire un court passage d’un texte, et prendre comme exemple un texte complet prend beaucoup de temps).

      J’ajoute une autre difficulté de l’explication de texte. Pour comprendre un texte philosophique, il faut en effet avoir des connaissances, mais aussi savoir les dépasser (pour ne pas plaquer des généralités sur le texte, pour être attentif à sa singularité). C’est d’ailleurs ce qui me semble le plus terrible : nous apprenons par exemple à nos élèves des définitions de certaines notions, mais lorsqu’ils se trouvent face à un texte à propos de l’une de ces notions, il ne s’agit surtout pas de plaquer les définitions apprises. Toujours partir du texte, mais en même temps être capable d’en dégager le sens et les enjeux, voilà un exercice qui me semble vraiment difficile.

      Enfin, je suis tout à fait d’accord avec le type de sujet que tu donnes en début d’année. Je crois que j’ai la même intention que toi : donner comme premier devoir un sujet qui fasse aussi réfléchir sur ce qu’est la démarche philosophique. Tu donnes comme sujet « Devons-nous nous méfier de nos certitudes ? », je donne cette année : « La conscience est-elle un obstacle au bonheur ? ». Derrière ces sujets, il y a bien une certaine image de ce qu’est la philosophie (une méfiance vis-à-vis de nos certitudes, une forme de prise de conscience). Je fais tout comme toi un cours d’introduction à la philosophie, et cela me semble intéressant que nos élèves puissent dans le premier devoir utiliser et réfléchir à ce que nous avons vu lors de ce cours.
      Ai-je bien compris ton intention ?

      J’aimerais vraiment entendre ici la parole des collègues qui donnent comme premier devoir une explication de texte. N’hésitez pas à participer !

  • Bussy dit :

    Pour ma part, c’est explication de texte en premier en général, parce que, comme nous étudions des textes depuis le début, je veux montrer aux élèves comment se lit un texte philosophique.

    • Bonsoir ! Merci pour votre commentaire.
      Votre remarque pose la question de l’usage des textes dans le cours de philosophie. J’avoue qu’en début d’année, j’utilise assez peu directement de textes avec mes élèves. Je préfère aller directement aux idées et à la philosophie elle-même avec ses problèmes et sa démarche de questionnement et de recherche d’arguments. Je trouve difficile de commencer avec des textes, qui supposent que l’on fasse d’abord une analyse avant d’en décrypter le sens, les enjeux.

      J’utilise toutefois, dès le début d’année, des citations comme support de cours , ou des courts extraits de texte. Par exemple, dans mon cours sur le bonheur et le désir de cette année, je fais faire régulièrement à mes élèves des exercices d’analyse de citations (« [le bonheur est] le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre », « le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination », « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », etc.).
      J’introduis ensuite petit à petit des textes et je ne m’interdis pas d’utiliser ou de faire analyser un texte long (cf. ce travail sur un texte de Peter Singer).

      Qu’en pensez-vous ?

      • Bussy dit :

        Il est effectivement difficile de faire lire des textes à des élèves, mais ça le demeure tout au long de l’année, et je mesure souvent parfois combien un texte peut comporter d’aspérités pour un élève moyen voire un bon élève, aspérités de la langue, du raisonnement, de la thèse et du problème.
        J’étudie très rapidement des textes, extraits du manuel (celui de Bréal dont Cyril Morana, notre collistier, est co-rédacteur et que je trouve plutôt bon) ou photocopiés. Je préfère pour ma part affronter la difficulté tout de suite et le faire en permanence, puisque les élèves ont quasiment un texte à lire d’un cours à l’autre (en particulier en L), avec des questions.
        Je comprends ta réticence, j’ai longtemps commencé par la dissertation, mais je trouve maintenant « plus facile » pour l’étude de textes en classe de commencer par la méthode de l’explication.
        Au fait, bravo pour ton site, qui donne envie d’échanger.
        Bien à toi.

  • Cyril Morana dit :

    Bonsoir à tous!
    Pour faire vite, je dirai volontiers que je donne toujours une explication de texte pour commencer pour une raison toute simple: a priori, 3 élèves sur 4 s’imaginent que cet exercice est plus aisé et qu’ils échapperont à l’horreur de la dissertation le jour J en optant pour l’explication. Mon devoir de philosophe est de pourfendre cette idée reçue, ce préjugé (« l’explication est un exercice plus facile que la dissertation »), et de mettre les élèves face à la réalité de l’exercice et de ses exigences. En règle générale, lorsque les mauvaises notes tombent et qu’éclate la vérité, alors les élèves reconsidèrent les choses et s’investissent dans la dissertation et dédramatisent les choses…
    Bien à vous tous, bon WE.

    • Salut Cyril,
      Je suis d’accord avec ton diagnostic :
      1. Il est faux de dire que l’explication de texte est un exercice plus facile que la dissertation.
      2. Les élèves optent par défaut pour l’explication de texte.
      Mais j’avoue n’avoir jamais pensé au remède que tu proposes ! Je comprends bien l’objectif : celui de lutter contre un préjugé qui est tellement massif qu’il semble falloir adopter un moyen radical. Mais, pour ma part, je n’aimerais pas faire jouer à la note ce rôle-là. Ce n’est effet que de manière externe que la note indique à l’élève que son idée n’est qu’un préjugé. Il y a peut-être d’autres manières de procéder, qui seraient internes à l’exercice même. Pour ma part, il m’est arrivé de procéder ainsi : je fais avec mes élèves un modèle type d’explication, sur un texte qui est à première vue difficile (en tout cas plus difficile que d’ordinaire). Le but est alors que 1°) les élèves se rendent compte que l’exercice est difficile, 2°) mais qu’ils peuvent y arriver en suivant certains conseils de méthode.
      J’ai une autre réticence vis-à-vis de ton procédé : il me semble que beaucoup d’élèves se découragent assez vite en voyant les notes qu’ils obtiennent pour les premiers devoirs, et qu’ils se constituent alors une fausse représentation d’eux-mêmes (« je suis nul en philosophie », « la philosophie, ce n’est pas pour moi, je n’y comprends rien »). Ne faut-il pas aussi leur montrer qu’ils sont capables de réussir ?
      C’est pourquoi j’ai tendance à, au contraire, beaucoup étayer le premier devoir, et notamment, pour cette année, à faire un premier devoir très guidé. Mais je n’ai aucune certitude en ce domaine, et j’espère entendre d’autres collègues sur ces questions.

  • Pascal G dit :

    « En règle générale, lorsque les mauvaises notes tombent et qu’éclate la vérité, alors les élèves reconsidèrent les choses et s’investissent dans la dissertation et dédramatisent les choses…
     »
    C’est donc la vertu pédagogique et stimulatrice de la mauvaise note.

    Dans les filières technologiques en tout cas, je l’ai rarement vue ; et pour adopter une posture réflexive, je ne me souviens pas avoir, dans ma vie d’élève, été stimulé et porté à la dédramatisation par une mauvaise note (bâche », « tôle », etc.) En fait, j’ai du mal à voir en quoi le fait de se faire « bâcher » peut être encourageant.

    A titre personnel, c’est précisément la raison pour laquelle je commence par une dissertation : il est beaucoup plus facile de faire un devoir « encadré » (textes supports, plan, formulation du problème ou autre) dans le cas d’une dissertation que dans le cas d’une explication (à moins de le pré-expliquer… ce qui change presque la nature de l’exercice).

    Avec les filières technologiques, je donne d’abord une première partie de devoir (intro + 1ere partie indiquée), avant de la corriger, de la leur rendre et de faire un corrigé en classe à partir de leurs erreurs ; je leur donne alors la seconde partie + la conclusion à rédiger, à laquelle ils doivent joindre la première copie, puisque le jeur dis officiellement qu’ils seront principalement évalués sur ce qui n’avait pas marché la première fois.

    Avec le temps, je remarque que, dans le cadre de cette approche, le fait de « surnoter » légèrement a plus d’effets bénéfiques qu’autre chose, surtout lorsqu’on écrit pas mal sur leurs copies et qu’on leur donne le temps de lire (10 minutes) les annotations. Je n’hésite pas à écrire beaucoup en début d’années sur les copies : c’est le signe que je prends (ce qui est le cas) les élèves au sérieux, et ça donne un support de dialogue au moment du rendu des copies.

    Dernière objection à la note « sévère » en début d’année : j’ai du mal à voir comment (à part devoir « sabré ») on peut sanctionner sévèrement le devoir d’un élève qui n’a jamais fait le moindre devoir de philo. Noter une copie comme on la noterait au bac alors que c’est la première n’a aucun sens en philo. Et si on ne note pas « comme au bac », alors le critère de notation doit probablement être l’objectif pédagogique. Et comme je ne crois (vraiment) pas à l’effet stimulateur de la mauvaise note, etc.

    P. G.

  • Nolwenn dit :

    D’abord bravo pour ce site !

    Personnellement j’ai commencé avec une explication de texte. Cependant, j’ai choisi de beaucoup encadrer l’exercice :
    - en proposant une grille de lecture assez serrée par des questions qui ont pour but de leur mettre le nez sur ce que je veux qu’ils voient et qu’ils commentent.
    - en en parlant en cours pendant une demie-heure environ un peu avant la date fatidique, afin de décoincer ceux qui ont commencé et n’ont rien compris à rien.

    Résultat : c’est la première année que je fais ça, et j’ai des classes plutôt motivées ( des S). La grande majorité a scrupuleusement suivi la grille et du coup le résultat est vraiment bien. D’un côté je leur ai beaucoup mâché le travail : ils n’auraient jamais fait aussi bien sans. (D’ailleurs ils ont bien compris que pour certaines questions que j’avais beaucoup orientées, il suffisait de passer de la forme interrogative à la forme affirmative pour faire illusion. Cependant, beaucoup ne se sont pas non plus arrêtés à cette simple transformation et se sont servi de la grille comme d’un tremplin.)
    De l’autre côté 1) ils n’ont pas été cherché une correction sur internet ( ça se verrait aussitôt) et 2) finalement ils ont au moins réussi à produire un travail de qualité et à comprendre un peu ce qu’on leur demande de faire. Il faut voir ce que ça donnera sans les tutelles, mais j’ai l’impression que c’est une bonne manière de les préparer à l’exercice final.

    Si vous êtes intéressés, je peux poster le devoir ( la 3è maxime de Descartes) et les questions qui allaient avec !

    • Salut Nolwenn, merci pour ton commentaire. Ce serait effectivement une très bonne idée que tu postes ici ton devoir et les questions qui vont avec.
      J’avais essayé le même type de travail (explication avec grille de lecture) il y a quelques années, également sur un texte de Descartes (ce travail peut être consulté ici).
      Mais les élèves avaient eu beaucoup de mal à passer de la grille de lecture à l’explication de texte à proprement parler. J’ai l’impression que ma grille de lecture se concentrait trop sur des points précis du texte, en perdant de vue du coup son unité et sa dynamique interne.
      As-tu rencontré le même problème ?

      • Pascal G dit :

        Salut Cédric,

        Il me semble qu’on rejoint ici les questions qui ont été posées au moment de la « reformulation » des questions du sujet 3 en ST.

        Le fait d’abandonner, par exemple, le caractère systématique des formulations du type « vous indiquerez la thèse du texte et les étapes de l’argumentation » au profit de questions plus « spécifiques » (du type : « sur quelle distinction repose le texte ? ») n’a pas eu que des effets heureux… puisque précisément cela a « accroché » certains élèves à des détails (notamment en indeitifiant… la mauvaise distinction) en perdant de vue l’enjeu global.

        C’est sans doute le risque de toute « grille » de lecture ; j’ai expérimenté un problème similaire l’année dernière : j’ai donné à expliquer simultanément, dans deux lycées différents, à deux classes de STG qui avaient eu le même cours, le fameux texte de Montesquieu selon lequel le commerce adoucit les moeurs. Dans un cas, je leur demandais :

        a) la thèse du texte, les étapes de l’argumentation,
        b) l’explication d’une phrase qui énonçait que le commerce pacifie les relations entre peuples, et celle de la phrase selon laquelle le commerce corrompt les moeurs pures.
        c) de donner leur réponse argumentée à la question de savoir si le développement du commerce améliorait les relations entre les peuples.

        Dans le second cas, je détaillais :
        a) le texte affirme deux propositions contraires concernant les effets du commerce : de quelles affirmations s’agit-il ?
        b) selon le texte, quel est l’effet du commerce sur les relations internationales ? Comment peut-on l’expliquer ?
        c) selon le texte, quels sont les deux effets du commerce sur les relations entre individus ? Vous justifierez votre réponse à l’aide des arguments donnés dans la seconde partie du texte.
        d) la dernière question était la même.

        Surprise : alors que les élèves étaient sensiblement du même nievau habituellement, ici le deuxième paquet de copies était nettement moins bon que le premier ! Le problème majeur était que les élèves avaient absolument cherché à trouver « la phrase » qui répondait à la question, sans se rapporter à l’économie globale du texte. Non seulement ils n’identifiaient pas toujours la bonne phrase, mais de plus, une fois la phrase citée, les explications étaient beaucoup plus lacunaires: les élèves se comportaient beaucoup plus comme s’ils devaient répondre à un questionnaire, du même type que ceux qu’on distribue lors des visites d’exposition, que comme s’ils devaient construire une explication du texte. Et du coup, même la troisième partie, non enrichie par les argumentations précédenets, étaient moins rigoureuses (par exemple, beaucoup plus d’élèves citaient…. le commerce du pétrole comme facteur de pacification des relations internationales !)

        Depuis, je fonde toute ma présentation méthodologique sur l’idée d’explication du texte (question 1 = intro ; question 2 = développement ; question 3 = partie commentaire), et ce que je détaille le plus… c’est le travail personnel d’appropriation du texte au brouillon (reformulation, dépistage des thèses, des arguments, des exemples, des objections, etc.)

        J’en suis d’ailleurs à me demander si je ne vais pas distribuer des corrigés en forme… d’explication. Il y a deux ans, je recommandais à mes élèves de bien suivre les questions, et non de « faire » une explication globale comme ils en ont le droit d’après les directives officielles. Aujourd’hui, je suis moins sûr de moi…

        A +

  • bussy dit :

    Pour ma part, en ST, je dis qu’on peut soit répondre aux questions soit ne pas y répondre. Quelques élèves ont bien compris que ce qu’on leur demandait, c’est d’expliquer le texte et ceux qui choisissaient de laisser les questions de côté réussissaient mieux, mais ils étaient très peu nombreux et parmi les meilleurs élèves.

  • Nolwenn dit :

    Voici le texte que j’ai donné :

    Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde et généralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu’après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m’empêcher de rien désirer à l’avenir que je n’acquisse, et ainsi pour me rendre content.
    Car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que, si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d’être sains, étant malades, ou d’être libres, étant en prison, que nous faisons maintenant d’avoir des corps d’une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux.
    Mais j’avoue qu’il est besoin d’un long exercice, et d’une méditation souvent réitérée, pour s’accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses…

    Voici maintenant le questionnaire qui l’a accompagné :
    1 – Préparation du travail d’explication

    a) Recherchez dans un dictionnaire le sens des mots : « maxime », « fortune », « entendement », « faire de nécessité vertu » et tout autre mot problématique.
    b) Entourez tous les « petits mots » qui vous permettent de visualiser le squelette logique de l’argumentation (« donc », « or », « mais », « si », « pour », « car », etc…)

    2 – Compréhension du premier paragraphe (le relire plusieurs fois attentivement en essayant de comprendre comment s’articule les longues phrases)

    a) En considérant le premier paragraphe et en observant le squelette logique dégagé par la question 1b, quel est le but de cette troisième maxime que propose Descartes ?
    b) Pourquoi l’application de cette maxime permettrait-elle de parvenir à un tel but ? Autrement dit, quel est le rapport entre cette maxime et ce but, comment celle-ci peut elle « suffire » à atteindre celui-là ? Portez votre attention sur cette idée de suffisance, que signifie-t-elle ?
    c) Qu’est ce qui est entièrement en notre pouvoir ? Qu’est ce qui n’est donc pas en notre pouvoir ? Repérez les mots ou expressions qui concerne ce que nous pouvons et ceux qui concernent notre impuissance. En quoi peut-on dire que ce premier paragraphe est structuré par cette opposition ?
    d) Quel est le rôle de cette restriction « après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures » ?

    3 – Compréhension du second paragraphe (le relire plusieurs fois attentivement en essayant de comprendre comment s’articule cette très longue phrase)

    a) Qu’est ce qui montre que Descartes s’apprête à justifier l’efficacité de sa maxime pour atteindre le but exposé au premier paragraphe ? Pour justifier qu’une méthode est efficace, expliquer le fonctionnement précis de celle-ci est-il convaincant ?
    b) Expliquez pourquoi « notre volonté ne se porte naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles ».
    c) Que signifie « considérer tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir » ?
    d) Si notre volonté ne nous fait désirer que ce qui nous apparait possible (4b), et si nous réussissons à considérer tout ce qui est hors de nous comme impossible (= éloignés de notre pouvoir, 4c), pourquoi ne pourront-nous jamais être déçus ?
    e) Observez les exemples et le rôle qu’ils jouent :
    i) Le couple d’exemple « posséder les biens qui semblent dus à notre naissance », et «posséder les royaumes de la Chine ou de Mexique ». Lequel de ces désirs peut nous rendre malheureux s’il n’est pas réalisé ? Lequel semble impossible ? Pourquoi ne souffrons-nous pas de ne pas réaliser le désir impossible ? Pourquoi cet exemple montre-t-il que l’on ne souffre que de croire possible un désir qu’on ne réussit pas à réaliser, et qu’un désir qu’on croit de toutes façons impossible ne nous fait pas souffrir de ne pas être réel ?
    ii) « Désirer être sain alors qu’on est malade », « désirer être libre quand on est en prison », « avoir un corps incorruptible comme le diamant », « voler comme les oiseaux » Quels exemples sont des désirs qui semblent réalistes ? Quels exemples sont irréalistes ? Quels désirs sont possibles ? En quoi peut-on en fait placer tous ces désirs sur un même plan d’égalité ? En quoi sont-ils en réalité « également éloignés de notre pouvoir » ?

    f) En quoi s’agit-il là d’un travail de la volonté que Descartes expose, qui consiste bien à « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde » comme il le disait au premier paragraphe ?
    g) Pourquoi cesser de désirer ce que nous ne pouvons de toute façon pas changer ou réaliser peut-il nous rendre moins malheureux ?
    h) Le stoïcien Epictète disait « Ne demande pas que les choses arrivent comme tu le désires, mais désire qu’elles arrivent comme elles arrivent, et tu couleras des jours heureux. ». En quoi Descartes s’est-il manifestement inspiré de cette pensée ?

    4 – Compréhension de la dernière phrase

    a) En quoi voit-on que Descartes apporte une restriction à sa méthode ?
    b) Quelle est la difficulté de la méthode cartésienne ? En quoi peut-on dire qu’elle a quelque chose de contre-nature ou qu’elle va contre notre façon naturelle d’envisager les choses ? A quelles conditions peut-elle être efficace ?

    5 – Maintenant que le texte est bien compris et en guise d’introduction au travail rédigé :

    a) Quel est le thème de ce texte ? (de quoi parle-t-il ?)
    b) Quel est le problème ? (qu’est ce que Descartes essaie de résoudre ?)
    c) Quelle est la thèse ? (quelle est la réponse de Descartes au problème ?)
    d) Quel est le plan de l’argumentation ? (à quoi servent chacun des paragraphes, quel est leur rôle ?)