Extraits du forum – Qui sommes-nous vraiment ? ; la tolérance ; la signification des mots

Qui sommes-nous vraiment ?

Question d’une élève :

Alors personnellement, un sujet me travaille beaucoup depuis pas mal de temps ! Vous connaissez cette grande question qui est « être ou ne pas être » ? vivre ou ne pas vivre ? Eh bien voilà souvent, et ce pour beaucoup de gens, nous avons une étrange impression, celle de ne pas exister vraiment, ceci arrive d’un seul coup on ne sais plus vraiment qui on est, on se demande : mais suis-je vraiment ce qu’il me semble que je suis ! Enfin c’est difficile à expliquer ! Et j’aimerais savoir si des philosophes ont proposé des réponses à ces question! Car au fond nous sommes ce que nous voulons être, mais finalement peut-être ne sommes nous pas ce que nous semblons être ! Peut-être n’avons nous qu’une apparence certaine, mais que notre âme n’appartient pas à cette apparence, l’âme est sûrement à part. enfin voilà je suis désolé mais j’ai du mal à exprimer cela!

Réponse du professeur :

Merci pour vos questions.

L’état que vous décrivez ressemble à ce que l’on appelle une expérience de dépersonnalisation : « Il s’agit d’un état où le sujet se dit modifié de telle façon que sa propre personne comme le monde extérieur ne lui paraissent plus familiers. Il ressent un sentiment d’étrangeté, d’irréalité. Il se sent devenir observateur de sa propre personne comme si toute coïncidence avec lui-même devenait problématique. Les moments de dépersonnalisation s’accompagnent d’une perplexité anxieuse face à ce qu’il ressent, ainsi que d’une difficulté à trouver ses mots pour l’exprimer. » (Didier Lauru, « Dépersonnalisation, le doute d’exister ? »).

Chercher à comprendre ce type d’état relève principalement du travail des psychologues, mais même la psychologie moderne n’a pas véritablement de réponse assurée en la matière. L’une des difficultés est que la dépersonnalisation est une expérience qui peut prendre des formes très différentes : du simple épisode de dépersonnalisation, qui constitue une expérience très commune, jusqu’au trouble de dépersonnalisation. Des épisodes de dépersonnalisation peuvent survenir en cas de stress intense, de manque de sommeil, de situations traumatiques. Certaines substances peuvent induire une expérience de dépersonnalisation (notamment l’alcool et la marijuana). [Source : http://web.archive.org/web/20060420225932/http://www.cpa-apc.org/publications/archives/CJP/2005/february/khazaal.asp

Vous vous demandez si les philosophes se sont intéressés à ce type d’état. On trouve chez Sartre et chez Camus des réflexions à propos d’états similaires à l’expérience de la dépersonnalisation : la prise de conscience de sa propre existence et de la contingence de son existence chez Sartre, le sentiment de l’absurde chez Camus. Néanmoins, il s’agit plus généralement ici de l’expérience d’une étrangeté de la réalité du monde, plutôt que l’expérience d’une étrangeté de soi-même. Quoi qu’il en soit, la lecture de Sartre et de Camus est instructive. Ces deux philosophes sont aussi des écrivains, vous pouvez ainsi essayer de lire La Nausée de Sartre (on y trouve cette magnifique phrase : « C’est de l’existence que j’ai peur ») et L’Étranger de Camus. Un autre ouvrage qui reste accessible est Le Mythe de Sisyphe de Camus. Le chapitre intitulé « Les murs absurdes » vous intéressera certainement.

De manière plus générale, vous posez la question de savoir ce que nous sommes vraiment. Notamment, vous vous demandez si notre identité réside en nous même, dans notre âme, et quel est le rôle des apparences dans notre propre identité. Cette question de l’identité personnelle est tout à fait passionnante, et nous la traiterons certainement en cours cette année.

Je vous propose d’ores et déjà de lire ce petit texte de Pascal, qui se demande ce qu’est le moi, et ce qu’est aimer quelqu’un.

« Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime – t -il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où donc est ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités »

La conclusion est dramatique ! Qu’est-ce que cela veut dire alors qu’aimer quelqu’un selon vous ?

Tolérance

La question m’a été posée ce matin : « va-t-on parler de la tolérance en cours ? » Dans votre programme, les notions de morale, de politique et de religion peuvent conduire à s’intéresser à l’idée de tolérance. Je ne sais pas encore si nous allons traiter de cette question en cours. Mais voici d’ores et déjà des éléments de réflexion sur cette notion :

Un début d’analyse critique de cette notion par un professeur de philosophie : http://www.philoplus.com/philos/dissert3.php

La transcription d’une conférence du philosophe Karl Popper : http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/oeuvres/popper/tolerance/toleran1.htm

Le langage : signification des mots

Question d’une élève :

Bonjour, J’aimerais poser une question qui pourrait paraitre bête et qui n’est pas du tout dans le contexte de Bonheur et Désir que l’on étudie en ce moment mais qui me fait beaucoup réfléchir… Qu’est ce qui fait q’un mot peut signifer quelque chose ?

Cette question me fait beaucoup réflechir car par exemple pourquoi appelle-t-on un ordinateur comme ça et pourquoi on ne pourrait pas l’appeler autrement ? En fait plus précisement , ce que je n’arrive pas à savoir et que je ne saurais probablement jamais c’est d’où viennent les mots et pourquoi aujourd hui ça nous parait totalement logique d’appeler les choses comme ça ?

Et je voulais vous demander si vous saviez si des études ont été faites là-dessus?

Réponse proposée par un élève :

Je crois que les mots sont des symboles, comme tout symbole, ils ne peuvent avoir de sens par eux-mêmes, hors d’un code, c’est à dire d’une convention entre plusieurs personnes qui sauront accéder au sens porté par le mot.

Un symbole est porteur de sens. Certains symboles peuvent être compris par tous, tant leur forme est générale . Une flèche tracée au sol ou sur une pierre sera indicatrice d’une direction, et tous ceux qui ont vu lancer des flèches comprendront.

Le mot symbole vient de « pierre brisée « . Si deux hommes faisaient un contrat inscrit sur un papier, ils brisaient une pierre et en gardaient chacun un morceau. Plus tard, et ailleurs, quiconque montrerait l’écrit en même temps que son morceau de pierre garantirait l’authenticité de cet écrit. La forme de son morceau de pierre  » collerait  » à l’autre morceau.

Ainsi le sens d’un mot n’est exprimé qu’à ceux qui peuvent y accoler la connaissance d’une forme correspondante ( comme les deux moitié du caillou ! Si l’on s’en tient au sens général d’un mot, beaucoup de gens en comprendront la portée. Si je dis  » pomme  » en Français,  » apple  » en anglais, pomo en esperanto …tous ceux qui ont le code de ces langues sauront que je parle d’un fruit issu d’un pommier. Quant à décrire la pomme que j’évoque … alors le flou le plus complet existe. J’évoquerai la pomme rouge cueillie chez ma grand mère. Mais un autre y verra la pomme pourrie qu’il a reçue sur la figure, un autre la pomme sucrée achetée à la fête … Car dans les circuits de leurs cerveaux, le mot pomme réveille de multiples parcours défrichés auparavant par tous les contacts importants qu’ils ont eu avec une pomme.

Ainsi, les mots ne sont performants, dans leur transport de sens, que dans le sens général. Chacun y ajoute les sens personnel de son histoire individuelle. Le mot pomme reçu par une personne peut déclencher des réseaux neuronnaux qui frôlent les aires de langage et suscitent les centres de communication avec autrui, centres qui figurent dans ceux qu’on considère comme étant ceux de la conscience.

Le même mot peut aussi solliciter des circuits plus  » cachés  » de l’histoire neuronale de l’individu. Ces groupes de neurones échangent entr’eux des molécules, ce qui constitue un travail inconscient sur les souvenirs, les espoirs de la personne,etc.

Un mot peut, par son sens, appeler – hors de la conscience de l’individu – d’autres mots de sens voisins ou des mots qui lui ont été associés par le passé ou par une proximité des neurones qui ont déja été sollicités. Ainsi fonctionne le langage, ou un mot appelle une phrase, des compléments enrichissants, de saveur, de son, de couleur, etc.

Le mot bonjour entendu à la télé … peut générer un rêve où surviendra une rencontre avec salutations, embrassades, disputes ou autres… selon la résultante des chemins neuronnaux parcourus, par ce que ce mot aura déclenché de neuromédiateurs, mis ainsi en circulation.

C’est comme cela que je comprends la chose concernant le sens général des mots et l’incompréhension qu’ils suscitent dès qu’ils sont  » colorés  » par les histoires personnelles. Ce qui est toujours ainsi !

Réponse du professeur :

Votre question n’est pas du tout bête, bien au contraire, elle est tout à fait passionnante. Il y a des éléments intéressants également dans la réponse proposée par ***. La notion de langage est au programme des terminales ES, nous verrons donc ces questions. Mais j’essaierai d’ici peu de répondre à votre interrogation. Voici d’ores et déjà une histoire de la création du mot ordinateur (c’était votre exemple, et il était bien choisi), que j’ai trouvée à l’adresse suivante (http://listes.traduc.org/pipermail/gnomefr/2003-July/000258.html) :

« Histoire de la création du mot Ordinateur

Au printemps de 1955, IBM France s’apprêtait a construire dans ses ateliers de Corbeil-Essonnes (consacrés jusque-là au montage des machines mécanographiques -tabulatrices, trieuses etc. de technologie électromécanique) les premières machines électroniques destinées au traitement de l’information. Aux États-Unis ces nouvelles machines étaient désignées sous le vocable « Electronic Data Processing System » ou EDPS. Le mot « computer » était plutôt réservé aux machines scientifiques et se traduisait aisément en « calculateur » ou « calculatrice ». Sollicite par la direction de l’usine de Corbeil-Essonnes, Francois Girard, alors responsable du service promotion générale publicité, décida de consulter un de ses anciens maîtres, Jacques Perret, professeur de philologie latine à la Sorbonne. À cet effet il écrit une lettre a la signature de C. de Waldner, président d’IBM France. Il décrit sommairement la nature et les fonctions des nouvelles machines. Il accompagne sa lettre de brochures illustrant les machines mécanographiques. Le 16 avril, le professeur Perret lui répond. L’ordinateur IBM 650 peut commencer sa carrière. Protégé pendant quelques mois par IBM France, le mot fut rapidement adopté par un public de spécialistes, de chefs d’entreprises et par l’administration. IBM décida de le laisser dans le domaine public.

La lettre de J. Perret.

Cher Monsieur, Le 16 IV 1955

Que diriez vous d’ »ordinateur » ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe « ordiner », un nom d’action « ordination ». L’inconvénient est que « ordination » désigne une cérémonie religieuse ; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de personnes que l’inconvénient est peut-être mineur. D’ailleurs votre machine serait « ordinateur » (et non ordination) et ce mot est tout a fait sorti de l’usage théologique. « Systémateur » serait un néologisme, mais qui ne me parait pas offensant ; il permet « systémation » ; – mais systémer ne me semble guère utilisable – « Combinateur » a l’inconvénient du sens péjoratif de « combine » ; « combiner » est usuel donc peu capable de devenir technique ; « combination » ne me paraît guère viable à cause de la proximité de « combinaison ». Mais les Allemands ont bien leurs « combinats » (sorte de trusts, je crois), si bien que le mot aurait peut-être des possibilités autres que celles qu’évoque « combine ». « Congesteur », « digesteur » évoquent trop « congestion » et « digestion » « Synthétiseur » ne me parait pas un mot assez neuf pour designer un objet spécifique, déterminé comme votre machine.

En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agent féminins (trieuse, tabulatrice). « Ordinatrice » serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie. Il y a possibilité aussi d’ajouter à un nom d’agent un complément : « ordinatrice d’éléments complexes » ou un élément de composition, par ex.: « sélecto-systémateur ». – « Sélecto-ordinateur » a l’inconvénient de 2 « o » en hiatus, comme « électro-ordinatrice ». Il me semble que je pencherais pour « ordinatrice électronique ». Je souhaite que ces suggestions stimulent, orientent vos propres facultés d’invention. N’hésitez pas à me donner un coup de téléphone si vous avez une idée qui vous paraisse requérir l’avis d’un philologue. Votre J. Perret »

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