Séquence 1 – Éthique et philosophie morale (1) : bonheur et désir

Plan

  • I – Réflexion sur le bonheur
    • A – La recherche de la meilleure manière de vivre
      • 1°) Philosophie et examen de sa propre vie
      • 2°) L’éthique et la visée de ce qui est désirable
      • 3°) La morale et le respect des obligations
    • B – Le bonheur comme état de plénitude
      • 1°) Construction progressive de la définition du bonheur comme état de plénitude
      • 2°) Point méthode sur la définition en philosophie
    • C – Plénitude ressentie et modèles de plénitude
      • 1°) La notion de manque : sentiment de manque et manque par comparaison
      • 2°) Distinction d’un sentiment de plénitude et de la plénitude par comparaison avec un modèle de plénitude
      • 3°) Un problème : être heureux, est-ce se sentir heureux ?
        • a. Peut-on parler d’un modèle de plénitude objectif pour tous ? Le problème du paternalisme
        • b. Suffit-il qu’une personne se sente heureuse pour qu’elle soit véritablement heureuse ? Le cas du lobotomisé et autres cas.
  • II – Le bonheur consiste-t-il à satisfaire ses désirs ?
    • A – Le bonheur semble consister en la satisfaction des désirs
      • 1°) Le désir comme état de manque
      • 2°) La plénitude comme satisfaction des manques
    • B – Critique de l’idée que le bonheur consiste en la satisfaction des désirs
      • 1°) Les objections
      • 2°) L’objection du tonneau percé (Platon) et l’exemple de la publicité
    • C – La solution d’Épicure
      • 1°) Différence entre l’épicurisme et l’hédonisme vulgaire
      • 2°) Signification de l’idée que le plaisir est un bien
      • 3°) Le calcul des plaisirs sur le long terme, plutôt que la recherche du plaisir immédiat : l’argument de la prudence
      • 4°) Le choix du plaisir dans la mesure, plutôt que le choix du plaisir dans l’excès : trois arguments
      • 5°) Plaisirs stables et plaisirs mobiles : le bonheur comme absence de trouble
  • III – Pouvons-nous et désirons-nous vraiment atteindre le bonheur ?
    • A – Le problème de la faiblesse de la volonté
      • 1°) Le désir comme force
      • 2°) La faiblesse de la volonté
    • B – Que désirons-nous vraiment ?
      • 1°) Critique par Calliclès de l’objection du tonneau percé : rechercher la plénitude c’est vouloir vivre une vie de pierre
      • 2°) La solution de Baudelaire : l’ivresse comme fuite
      • 3°) L’interprétation de Nietzsche : l’ivresse comme désir de puissance
      • 4°) Le désir de puissance : part maudite de l’homme (Bataille)
      • 5°) L’analyse par Kierkegaard du personnage de Don Juan
    • C – Exercice final d’application du cours à quatre sujets de dissertation
      • 1°) Le bonheur est-il une affaire privée ?
      • 2°) Le bonheur est-il inaccessible ?
      • 3°) La réflexion est-elle un obstacle au bonheur ?
      • 4°) Est-il raisonnable de vouloir renoncer à tous ses désirs ?

I – Réflexion sur le bonheur

La meilleure manière de vivre : sens éthique et sens moral

Travail conceptuel

La philosophie est réflexion critique, examen des idées, et de nos croyances. Mais si en philosophie, il s’agit avant tout de penser, cela ne signifie pas pour autant que la philosophie reste abstraite. Nous pouvons en effet nous intéresser à la vie concrète que nous menons, et chercher à penser cette vie, à penser la manière dont nous vivons. Socrate allait même jusqu’à dire qu’« une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue » (Apologie de Socrate). Ne faut-il pas en effet réfléchir à ce que nous désirons vraiment, à ce qu’il faut faire ? Ne faut-il pas réfléchir à la meilleure manière dont nous pouvons vivre ?

Il faut ici distinguer deux manières de comprendre cette question. En un sens éthique, la meilleure manière de vivre désigne ce qui serait le plus profitable pour moi, le mode d’existence qui serait le plus préférable. En un sens moral, la meilleure manière de vivre désigne ce qui serait le plus en accord avec ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, le mode d’existence le plus conforme aux normes qu’il faut respecter. Bien que les termes d’éthique et de morale renvoient étymologiquement à la même idée, on peut, en suivant certains auteurs, comme Paul Ricœur, faire cette distinction. L’éthique serait orientée par la visée de ce qui est désirable, la morale serait caractérisée par le respect des obligations.

Nous nous intéresserons d’abord dans un premier temps à la question de la meilleure manière de vivre en un sens éthique. En ce sens, la meilleure manière de vivre semble être celle qui me permet d’accéder au bonheur, dans la mesure où la vie heureuse semble être la vie la plus désirable. Mais qu’est-ce précisément que le bonheur ?

Le bonheur est un état de plénitude

Exercices

1°) Quels sont les termes associés à la notion de bonheur ? Quels sont les termes opposés à la notion de bonheur ?

2°) À quel moment, dans la vie, utilise-t-on le mot « heureux » ?

Travail conceptuel

Construction pas à pas de la définition du bonheur comme état de plénitude.

1°) Première étape : le bonheur est un état de la conscience.

Comment faire pour définir une notion ? Il faut d’abord essayer de voir à quel genre de choses, à quel type de réalité, cette notion appartient. Par exemple, si nous avions à définir ce qu’est une chaise, nous pourrions dire que la chaise appartient au genre des meubles, et même de manière plus générale au genre des objets. Mais à quel genre de choses, à quel type de réalité se rapporte le bonheur ? Il semble que le bonheur se rapporte au genre des états d’esprit, des états de la conscience. En effet, le bonheur est associé à une sensation comme le plaisir, à des émotions, des sentiments comme la joie, l’amour, etc. Être heureux, c’est d’abord se sentir heureux. Le bonheur est de l’ordre du vécu, du ressenti. On ne peut pas dire d’une pierre qu’elle est heureuse !

Nous pouvons distinguer, parmi les états d’esprit, les sensations et les sentiments et émotions. Le bonheur n’est pas une simple sensation, car les sensations correspondent à ce qui est directement perçu par les sens, et le bonheur n’est pas directement perçu par les sens ! Le bonheur n’est pas non plus une émotion, un sentiment. Les émotions et les sentiments sont des états qui ne durent qu’un moment, et qui sont provoqués par quelque chose, tandis que le bonheur peut être un état continu, et n’est pas nécessairement provoqué par quelque chose. Par conséquent, même si la notion de bonheur est certainement liée aux notions de plaisir et de joie, on ne peut pas identifier le bonheur au plaisir, qui est une sensation, et on ne peut pas identifier le bonheur à la joie ou à l’amour, qui sont des émotions ou des sentiments.

2°) Deuxième étape : le bonheur est un état de satisfaction de la conscience.

Le bonheur est un état qui semble désirable, et recherché. Il y a une polarité entre la joie et la tristesse, entre le plaisir et la souffrance, etc, et le bonheur, qui semble lié à la joie, et au plaisir, semble partager avec ces états un même caractère de ressenti « positif ». Les expressions du sens commun « voir la vie en rose », « prendre la vie du bon côté » marquent le fait que le bonheur est une notion qui implique un jugement de valeur, un jugement favorable sur la vie, une certaine manière d’apprécier la vie. Nous employons en ce sens le terme « heureux » pour décrire des situations, des événements que nous apprécions (un « heureux événement », ce sera par exemple une naissance, une réussite au baccalauréat, etc.). La vie heureuse est donc une vie de satisfaction, mais cette satisfaction semble inclure à la fois une expérience de la satisfaction (je me sens heureux, je ressens cet état de bonheur), et un jugement de satisfaction (je juge que je suis heureux, j’estime que ma vie est une vie heureuse).

3°) Troisième étape : le bonheur est un état de satisfaction complète de la conscience : un état de plénitude.

Le bonheur n’est pas n’importe quel état de satisfaction. Même si l’on peut être plus ou moins heureux, le bonheur semble désigner l’état de satisfaction maximale : être plus ou moins heureux, c’est être plus ou moins proche du bonheur. Pour dire que quelqu’un est heureux, nous disons d’ailleurs qu’il est « comblé » de bonheur. Le bonheur semble ainsi être ce qu’il y a de plus désirable, ce qui nous comblerait parfaitement, de telle sorte que nous n’aurions plus rien à désirer d’autre. Nous pouvons alors définir le bonheur comme un état de satisfaction complète de la conscience, un état de plénitude. Épicure écrit en ce sens dans sa Lettre à Ménécée : « ll faut avoir le souci de ce qui produit le bonheur, puisque s’il est présent nous avons tout, tandis que s’il est absent nous faisons tout pour l’avoir. ».

Mise en schéma de cette définition et des étapes de construction de cette définition.

Nous venons de définir le bonheur comme un état de plénitude. Une des premières exigences en philosophie est de définir les termes. C’est une exigence d’analyse conceptuelle. Il ne s’agit pas de donner un synonyme d’un mot, mais de chercher à dégager les caractéristiques essentielles d’une notion. Pour définir la notion de bonheur, nous avons construit la définition petit à petit, à partir d’une réflexion sur le genre de chose qu’est le bonheur, en essayant de préciser petit à petit notre définition, et en nous aidant de nos intuitions sur cette notion. C’est exactement cette démarche qu’il faudra adopter : une définition est une construction, un processus, une élaboration progressive. Le but est est de dégager les caractéristiques essentielles de la notion, ce qui la distingue des autres notions. Ici, nous avons identifié trois caractéristiques de la notion de bonheur. Le bonheur est : 1°) un état de la conscience, et plus précisément 2°) un état de satisfaction, et plus précisément 3°) un état de satisfaction complète. Gardez bien ce travail de définition du bonheur comme modèle pour le travail de définition que vous aurez à faire dans vos devoirs.

Plénitude ressentie et plénitude par comparaison avec un modèle

Le contraire d’un état de plénitude est un état de manque.

Exercices

1°) Quand est-ce qu’une personne est en manque, fait l’expérience d’un manque ?

2°) Quand est-ce qu’on peut dire d’une personne qu’il lui manque quelque chose, qu’elle manque de quelque chose ?

Travail conceptuel

Nous pouvons distinguer deux types d’usage de la notion de manque. Être en manque, faire l’expérience d’un manque, dans le cas par exemple de la faim, ou d’une drogue pour un toxicomane, le manque est directement ressenti, éprouvé par la personne. Mais si nous affirmons qu’il manque une page dans un agenda, il n’est pas question ici d’un manque ressenti, mais d’un jugement qui se fonde sur le fait que nous savons qu’il devrait y avoir cette page, et qu’elle n’y est pas. Dans ce cas, il s’agit d’un manque établi par comparaison, par comparaison avec un modèle, avec une idée de ce qui devrait être.

Ne pouvons-nous pas alors appliquer cette distinction entre les deux types de manque, à la notion de plénitude ? Dans ce cas, on distinguerait une plénitude ressentie, qui correspondrait au fait de se sentir heureux, et une plénitude établie par comparaison avec un modèle de plénitude, avec un idéal du bonheur. Dans le premier cas, il suffirait de se sentir pleinement satisfait pour parvenir au bonheur, dans l’autre cas, il suffirait que notre vie soit conforme au modèle de la plénitude, pour parvenir au bonheur.

Travail de problématisation

Cela nous amène à poser deux problèmes à propos de la notion de bonheur.

1°) Peut-on parler d’un même modèle de plénitude pour tous ? Y a-t-il vraiment un idéal de bonheur objectif, ou bien est-ce à chacun de déterminer sa propre conception du bonheur ? Le problème du paternalisme est évoqué : peut-on contraindre quelqu’un à faire ou ne pas faire quelque chose afin qu’il soit plus heureux, ou pour éviter qu’il soit malheureux, au nom d’un modèle du bonheur ? Peut-on imposer à quelqu’un une contrainte en prétextant que c’est pour son bien, pour son propre bonheur, en vue d’un certain modèle de bonheur ?

2°) On ne peut pas dire d’une personne qu’elle est heureuse si elle ne se sent pas heureuse, mais suffit-il vraiment qu’une personne se sente heureuse pour que l’on puisse dire qu’elle est heureuse ? John Stuart Mill affirmait qu’« il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ». Effectivement, si seule la plénitude ressentie compte pour parvenir au bonheur, pourquoi ne pas vivre la vie d’un animal pleinement satisfait ? Choisirions-nous vraiment ce type de vie ?

L’exemple du lobotomisé (et autres cas)

Exemple

1°) Le lobotomisé

Une personne, qui avait une vie réussie dans l’ensemble, se retrouve après une lobotomie dans l’état suivant. Elle a perdu toute capacité intellectuelle, elle ne peut plus travailler, elle a perdu ses amis, sa famille ne veut plus s’en occuper. Un hôpital prend soin de cette personne, qui passe toute la journée à compter les brins d’herbe dans le jardin. Lorsqu’elle accomplit ce rituel, elle semble tout à fait heureuse : elle rigole souvent, et semble très apaisée. Les quelques amis qui viennent de temps en temps, lorsqu’il le voit compter les brins d’herbe, affirment qu’ils ne l’avaient jamais vu autant rire, et qu’il n’était pas si apaisé dans sa vie avant la lobotomie !

Questions à propos de ce cas : (a) cette personne est-elle heureuse ? (b) La vie de cette personne, après la lobotomie, est-elle plus heureuse ou moins heureuse qu’avant ? (c) On vous fait la proposition suivante : « Votre vie ne va peut-être pas si mal que cela, mais il y a toujours des soucis qui empoisonnent votre existence. Nous vous faisons cette offre que vous ne pouvez pas refuser : nous pratiquerons sur vous, si vous le voulez bien, une lobotomie. Après cette lobotomie, vous n’aurez plus qu’un seul désir, qui sera de compter les brins d’herbe dans le jardin, et nous mettrons à votre disposition un magnifique jardin, dans lequel vous pourrez réaliser cet unique désir. Vous menerez ainsi une existence formidable puisque vous serez toujours satisfait et vous ne vous soucierez de rien ! ». Acceptez-vous cette offre ?

2°) L’alcoolique qui noie ses malheurs dans l’alcool : il se sent heureux dès qu’il boit et décide donc de boire tout le temps. Cette personne est-elle heureuse ?

3°) L’amoureux insouciant : une personne est follement amoureuse d’une autre, qui l’aime également, mais par ailleurs, cette personne a énormément de soucis ; pourtant, la seule chose qui compte est d’être près de celui (ou celle) qu’elle aime, et elle néglige totalement tout le reste, elle ne veut pas y penser. Cette personne est-elle heureuse ?

Travail de problématisation

Dans chacun de ces cas, la personne se sent heureuse, pourtant nous hésitons à dire que sa vie est heureuse ; bien que la personne ne ressente aucun manque (nous sommes dans le cas d’une plénitude ressentie), nous hésitons à dire qu’il ne lui manque rien (il y aurait dans la vie de la personne un manque, par comparaison avec une certaine idée que nous nous faisons du bonheur). Ces exemples permettent de mettre en évidence les problèmes suivants.

1°) Le problème du rapport entre bonheur et liberté : peut-on vivre heureux dans la dépendance ?

2°) Le problème du rapport entre bonheur et vérité : peut-on vivre heureux dans l’illusion ?

Ces exemples illustrent l’idée qu’il est possible qu’une personne se sente heureuse, mais que l’on ne puisse pas dire que sa vie est heureuse. Toutefois, avant d’examiner cette possibilité-là, il faut d’abord comprendre quand est-ce qu’une personne se sent heureuse. Qu’est-ce qui fait qu’une personne se sent heureuse ?

II – Le bonheur consiste-t-il à satisfaire ses désirs ?

Le désir est un état de manque

Travail conceptuel

Se sentir heureux, c’est ressentir une plénitude, ce qui implique : ne ressentir aucun manque. Or, quand est-ce que nous faisons l’expérience d’un manque ? Rousseau affirme que le désir suppose la privation (cf. texte de Rousseau). Éprouver un désir, ce serait ressentir un manque (le premier philosophe à avoir caractérisé le désir comme un état de manque est Platon. Dans Le Banquet, il explique, sous la forme d’un mythe, que le désir sexuel naît d’un véritable manque. La force du désir sexuel manifesterait le désir de chacun de trouver « sa moitié », l’être qui va procurer en la personne un véritable sentiment de plénitude. Vous pouvez lire ici un résumé du mythe en question, ou bien regarder une vidéo illustrant ce mythe). Cette analyse du désir comme état de manque est-elle justifiée ? Il semble effectivement que nous ne désirons que ce que nous n’avons pas. Le désir désigne ce qu’un être vise à obtenir et la tendance de cet être à faire en sorte d’obtenir ce qu’il vise. Il serait absurde de viser à obtenir ce que nous avons déjà. Le désir consisterait donc bien en un manque d’une chose que nous visons à obtenir. Pourtant parler de manque semble étrange dans certains cas. Peut-on par exemple vraiment dire que la personne qui désire un petit bonbon est en état de manque de ce petit bonbon ?

Pour répondre à cette question, il faut essayer de comprendre ce qu’est véritablement le désir. Comment savons-nous qu’une personne désire quelque chose ? Nous pouvons distinguer trois critères du désir :

1°) La personne pense à la chose désirée, son attention est dirigée vers cette chose. Il semble que la personne comble l’absence de la chose désirée, par sa présence dans sa pensée.

2°) La personne ressent une satisfaction lorsqu’elle obtient la chose désirée. La satisfaction semble provenir du fait que la personne comble un manque.

3°) La privation de la chose désirée cause de la peine. Il semble que le fait de savoir que le manque est définitif renforce le sentiment de manque.

Le désir semble donc bien devoir se comprendre comme un état de manque. Dans le cas du petit bonbon, si aucun des trois critères du désir n’était réalisé, il faudrait dire que la personne ne désirait pas vraiment le petit bonbon ; elle croyait le désirer, mais ce n’était pas un réel désir. Il n’y a de réel désir que si les critères que nous avons dégagés sont vérifiés, ce qui signifie, qu’il n’y a de réel désir que s’il y a un état de manque.

Ne faudrait-il pas alors satisfaire ses désirs pour être heureux ?

Nous avons montré que le bonheur est un état de plénitude. Et nous nous demandons maintenant ce qui fait qu’une personne se sent heureuse. Il semble que la satisfaction des désirs contribue au bonheur. Essayons de construire un argument en faveur de cette idée.

Exercice

Le point de départ est l’idée que le bonheur est un état de plénitude, et nous voulons arriver à l’idée que la satisfaction des désirs contribue au bonheur. Quelles sont les étapes qui manquent pour parvenir à la conclusion ?

Travail d’argumentation

L’argument est le suivant. Le bonheur se définit comme un état de plénitude. Le bonheur implique donc l’absence de manque. Par conséquent, supprimer un manque contribue au bonheur. Or nous avons vu que le désir peut se caractériser comme un état de manque. Pour être heureux, il faudrait supprimer cet état de manque qu’est le désir, c’est-à-dire satisfaire, réaliser nos désirs pour ne plus ressentir de manque. Dans la mesure où satisfaire ses désirs comble un manque, supprime un manque, la satisfaction des désirs semble contribuer au bonheur.

Travail de problématisation

Cette conclusion, bien qu’elle soit soutenue par un argument, semble problématique. Nous avons dégagé au moins trois problèmes.

1°) D’après cet argument, le bonheur consisterait à ne plus avoir de désir, pour ne plus ressentir de manque. Mais est-ce bien cela le bonheur ? Ne plus avoir de désir, ne plus avoir aucun but, aucun objectif ne caractérise-t-il pas plutôt l’ennui ? Notre vie a-t-elle encore un sens si nous n’avons plus de désirs ?

2°) La satisfaction des désirs ne semble pas être à même de procurer un état de plénitude. La satisfaction est de courte durée, et nous faisons parfois l’expérience de la déception (nous réalisons un désir que nous avions, et nous ne ressentons pour autant aucune satisfaction).

3°) Le désir renaît sans cesse, cela implique que nous sommes jamais totalement satisfaits. Mais cela signifie-t-il que nous ne sommes jamais heureux ? Ne pouvons-nous pas être heureux, tout en ayant certains désirs qui ne sont pas satisfaits ?

Sommes-nous condamnés à être dans un état de manque perpétuel ? L’image du tonneau percé (Platon)

Travail d’argumentation

La conclusion de notre argument ne semble pas tenir face aux critiques que l’on peut lui faire. Il doit donc y avoir une erreur quelque part dans notre argument. Où se situe cette erreur ? Pour la repérer, nous nous aidons d’un texte de Platon (cf. fiche distribuée en cours, « L’objection du tonneau percé »)

Platon propose l’image suivante. Dans un cas, un homme possède un tonneau plein de denrées rares et précieuses ; dans l’autre, un homme possède un tonneau, qui est percé. Le premier tonneau, plein de bonnes choses est une image du bonheur (on retrouve bien l’idée de plénitude). Le tonneau percé ne peut jamais se remplir complètement, il y a toujours un vide. C’est une image d’un état de manque perpétuel, c’est-à-dire du fait que malgré nos efforts pour satisfaire nos désirs, nous ne parviendrons jamais à une satisfaction complète, à un état de plénitude, car nous avons sans cesse de nouveaux désirs.

Satisfaire ses désirs ne permettrait donc pas d’être heureux. Pour reprendre l’image proposée par Platon, satisfaire un désir revient à essayer de remplir le tonneau (on essaie de combler un manque). Mais au même moment où j’essaie de remplir le tonneau, le tonneau se vide, car il est percé. Le niveau de liquide dans le tonneau est toujours le même. En définitive, ai-je véritablement comblé un manque ? Non ! Il y a toujours autant de vide dans le tonneau.

Nous pouvons donc voir où était l’erreur dans notre argument. L’erreur était d’affirmer que pour ne plus ressentir de manque, il faut satisfaire ses désirs. Satisfaire ses désirs ne conduit pas nécessairement à supprimer l’état de manque, tout comme remplir un tonneau ne conduit pas nécessairement à supprimer tout espace vide dans le tonneau. Cela ne fonctionne pas lorsque le tonneau est percé. À quoi cela fait-il référence ? Le fait que le tonneau soit percé renvoie à l’idée d’un défaut en nous qui nous empêche de pouvoir parvenir au bonheur. Quel est ce défaut ? Vous avez proposé les interprétations suivantes : 1°) ce serait l’orgueil, la fierté, ou encore la jalousie, l’envie, qui nous feraient sans cesse désirer plus, de sorte que nous ne serions jamais satisfaits, 2°) ce serait le fait de se comparer sans cesse avec un idéal qu’on n’atteindra jamais, 3°) ce serait le fait de vivre une vie compliquée, d’avoir des désirs difficiles à satisfaire, et de ne pas savoir se contenter de ce qui est, de ce que l’on a, et des choses simples (à préciser ! En quel sens ? Qu’est-ce qu’une chose simple ?)

Que faudrait-il faire alors pour être heureux ? Dans le cas du tonneau percé, il faut d’abord boucher le trou pour pouvoir espérer remplir le tonneau. Qu’est-ce que cela signifie ? il faudrait d’abord reconnaître ce défaut qui est en nous, en prendre conscience, et il faudrait ensuite changer de mode de vie, se questionner et se demander : « qu’est-ce que je désire vraiment ? ».

L’exemple de la publicité

Exemple

Nous allons essayer de montrer la pertinence de la critique de Platon, en analysant un exemple, celui de la publicité. En effet, la publicité a pour fonction de susciter un désir, et elle s’efforce de renouveller sans cesse le désir d’acheter, faisant du consommateur un éternel insatisfait (cf. le texte de Beigbeder). Les publicitaires cherchent à créer un état de manque chez le consommateur, et à renouveller sans cesse cet état de manque.

La question qui se pose est la suivante : « Est-on libre face à la publicité ? ». D’un côté, il semble que nous sommes toujours libre de regarder la publicité en question ou de ne pas la regarder. De plus, nous sommes en définitive libre d’acheter ou non le produit. Enfin, nous avons la possibilité d’exercer notre sens critique face à la publicité. Mais, cette liberté est-elle bien réelle face à l’omniprésence de la publicité, et à son ancrage dans les esprits ? La publicité parvient en effet à s’installer dans les cerveaux. Notons par exemple ces propos, sans scrupules, du directeur de TF1, Patrick Le Lay : « à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit [...]. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » (propos rapportés par une dépêche AFP du 9 juillet 2004). Comment la publicité parvient à s’ancrer dans le cerveau humain ? Il semble que le fonctionnement de la publicité repose sur des mécanismes largement inconscients, ce qui justifie l’idée que nous sommes pas réellement libres face à la publicité, dans la mesure où ne pouvons maîtriser facilement ce qui relève de l’inconscient.

Essayons justement d’analyser ces mécanismes inconscients et la manière dont la publicité parvient à susciter le désir d’acheter le produit. L’exemple que nous étudions est une publicité pour le parfum « J’adore » de Dior (voir l’image).

Pour une analyse détaillée de ce parfum, voir ce document sur le site « iconique.net ». Vous retrouverez dans ce document les éléments d’analyse que nous avons dégagés en cours, mais l’analyse est ici encore plus précise (18 pages consacrées à l’interprétation de cette publicité).

Ce qui nous intéressait est de comprendre comment une publicité peut faire susciter le désir. Nous avons mis tout d’abord en évidence un mécanisme d’association. Chaque élément de la publicité est destiné à créer un univers symbolique, à évoquer certaines impressions, ou certaines idées (par exemple dans cette publicité, plusieurs éléments évoquaient la notion de prestige : l’or ; le nom « Dior » dans lequel on entend « Dieu » et « or » ; le nom du parfum « j’adore », dans lequel on entend « jade », « or », et qui évoque également l’adoration d’une divinité ; le parfum est censé faire accéder à un « absolu », au « féminin » en tant que tel, substantivé ; le parfum est signé par le nom propre d’une personne, ce n’est pas n’importe quel produit ; l’espacement et la taille des caractères dans le nom « Dior » provoque une sensation de grandeur ; la posture de cette femme, bien droite, son long cou, la stabilité que lui donne la position de ses bras, est le signe d’une certaine dignité ; l’allure verticale de la femme, du parfum, de certaines lettres renforce cette impression). Nous avons également identifié un mécanisme d’identification (cette publicité nous invite à plonger dans un univers : le fond est doré et éthéré créant une atmosphère agréable ; on nous invite à plonger dans un bain ; la femme, par sa posture et son regard s’adresse à nous ; l’espacement des caractères dans le nom « Dior » fait qu’il y a de l’espace dans lequel on peut s’installer). Tous ces mécanismes jouent de manière inconsciente en nous pour nous faire désirer le produit : la femme effleure le produit du doigt, et son bras, qui touche le parfum, semble tout de même barrer l’accès à cet univers ; pour entrer dans ce prétendu univers de prestige, il faudra acheter le parfum ! Il y a une sorte de renversement du mythe de Midas : ici, c’est en touchant le parfum qu’on devient or, qu’on devient Dior, et que la femme devient le féminin absolu. Il faut remarquer tout le travail autour de la typographie : « le féminin absolu » est écrit en petites majuscules, signe à la fois d’une grandeur, et en même temps d’une certaine discrétion. Pourquoi ce choix-là ? L’intention devient plus claire si l’on remarque qu’à travers « le féminin absolu » passe le « j » du « j’adore ». et que ce « j », est, lui, souligné, et très marqué. Or ce « J » désigne la femme qui achète le parfum, et qui, en achetant le parfum, accède au féminin absolu. Or c’est bien la femme particulière, la cible de la publicité qui doit être valorisée : l’essence même du parfum (le fait qu’il prétende permettre d’accéder à l’essence même de la femme : au féminin absolu) doit en définitive s’effacer discrètement (d’où les petites majuscules), et simplement révéler la femme particulière qui voit la publicité, désire le produit (dans la mesure où elle manque de cette prétendue féminité absolue), et est déjà satisfaite de l’avoir acheté (« J’adore »). Toute cette publicité cherche en définitive à créer un manque chez le consommateur, et à indiquer le moyen de résoudre ce manque (l’achat du parfum), de façon à susciter le désir d’achat. Nous pouvons encore aller plus loin dans l’analyse. Que signifie cette notion de « féminin absolu » ? Parler de féminin absolu, c’est supposer qu’il existe un modèle de femme auquel toutes les femmes devraient ressembler. C’est supposer l’existence d’une norme imposant aux femmes une certaine manière d’être. Mais qu’est-ce que cela veut dire « être femme » ? Simone de Beauvoir affirmait qu’on ne naît pas femme, on le devient, cela signifie qu’ »être femme », c’est surtout se conformer à un modèle de représentation de ce que doit être une femme. La « féminité » est une construction culturelle, sociale. Les mouvements féministes cherchent justement à lutter contre ces modèles. Or quel modèle avons-nous dans cette publicité ? Le féminin absolu semble caractériser ici la femme qui s’efforce d’avoir un physique parfaitement maîtrisé, une allure parfaitement digne, et légère. Cette femme qui plonge dans l’or semble revendiquer une certaine identité, une certaine personnalité par son maintien, l’affirmation de son regard. Mais quel est le sens de cette identité ? A-t-on vraiment d’abord une femme qui regarde ? Cette femme est plutôt destinée aux regards, et le regard n’est là que pour appeler un regard sur cette femme. Et plus précisément un regard masculin. Il y a en effet plusieurs éléments de sexualisation dans cette image : des mèches tombent négligemment vers, et effleurent la poitrine de cette femme. Le parfum lui-même a une forme phallique, la femme effleure ce même parfum, et ce parfum est situé près de sa poitrine. Le fait que le « J » du « j’adore » s’insère, pénètre dans le « féminin absolu » peut-il être considéré comme le signe ultime du fait que ce « Je » de la femme est en fait une représentation masculine de la femme ? Une interprétation psychanalytique de cette publicité permettrait alors de dire que le manque sur lequel joue cette image, est ce que Lacan appelle le manque du phallus (l’idée est que dans l’imaginaire la petite fille se représenterait son identité de femme par la négative : être une femme ce serait ne pas avoir de phallus, ce qui provoquerait un manque). Sans se prononcer sur cette interprétation, on peut toutefois affirmer que cette publicité cherche bien à provoquer le désir d’achat en suscitant un manque.

Le mode de vie proposé par Épicure

Travail d’argumentation

Nous avons vu sur l’exemple de la publicité la pertinence de la critique de Platon. La publicité s’efforce de renouveller sans cesse le désir d’achat. Nos vies ressembleraient à celui qui possède un tonneau percé : nous serions toujours insatisfaits, toujours dans un état de manque. Dans l’image que propose Platon, avant de remplir le tonneau, il faudrait chercher à le réparer, à boucher le trou qui empêche le tonneau de pouvoir être rempli. De même, il faudrait trouver une solution à ce défaut qui est en nous et nous fait désirer toujours plus, de sorte que nous ne sommes jamais satisfaits. Nous allons nous intéresser à la solution que propose Épicure (cf. document distribué) pour remédier à ce défaut.

Le plaisir est un bien : contresens à ne pas faire

Tout d’abord, il faut comprendre qu’Épicure n’est pas un épicurien ! En effet, « être un épicurien » selon le sens commun signifie être un bon vivant, savoir profiter de tous les plaisirs de la vie, jouir de l’existence et de l’instant présent (tapez « épicurien » dans un moteur de recherche, vous tomberez sur des sites de gastronomie, défendant les plaisirs de la bonne chère, du bon vin, etc.). C’est à cette thématique que se rapporte ce que l’on appelle le « carpe diem » (= « cueille le jour »). L’idée qu’il faut profiter de la vie est d’ailleurs un lieu commun, que l’on retrouve très souvent dans la poésie (cf. « Mignonne, allons voir si la rose » de Ronsard ; cf. « Si tu t’imagines » de Raymond Queneau, chanté par Juliette Gréco ; voir aussi les autres textes de ce groupement de textes sur le « carpe diem »), ou dans la chanson (cf. entre autres la chanson de Georges Moustaki ; faites par exemple une recherche des mots clés « profiter » et « vie » sur un site de paroles de chanson et regardez les résultats !). Dans la mesure où il s’agit d’un lieu commun, et étant donné que l’un des objectifs de la philosophie est de dépasser les lieux communs, faites très attention à ne pas répéter, tel quel, ce lieu commun ! Il s’agit au contraire de l’analyser, de comprendre sur quoi cette idée se fonde, et les limites d’une telle affirmation. Nous verrons justement que la philosophie d’Épicure permet de dégager les limites de cette idée selon laquelle il faudrait absolument « profiter de la vie ». Attention donc à ne pas confondre la philosophie d’Épicure et ceux qui affirment être des épicuriens. Il s’agit d’une déformation de la pensée d’Épicure.

Quelle est la position d’Épicure ?

Tout d’abord, Épicure défend l’idée que le plaisir est constitutif du bonheur. Une vie heureuse est une vie dans laquelle on éprouve du plaisir ; il n’est pas possible de dire que quelqu’un a une vie heureuse s’il n’éprouve pas du plaisir. Epicure affirme que le plaisir est en lui-même un bien et que la douleur est en elle-même un mal. Cela peut nous semble évident, car nous vivons dans une société qui a fait du plaisir une valeur essentielle (il faut « se faire plaisir », « se laisser tenter par des petits plaisirs », « se faire du bien », « rechercher son bien-être »). Du coup, nous vivons dans l’évidence que le plaisir est un bien. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Notamment, les penseurs religieux ont souvent condamné le plaisir comme un mal. Origène, penseur chrétien du IIIe siècle, va jusqu’à se castrer pour ne plus avoir à être tenté par certains plaisirs. Rechercher le plaisir ce serait vivre de manière décadente, ne plus respecter les règles prescrites par la religion, et se soucier des choses terrestres et de soi plutôt que des autres et du dieu. Celui qui se voue aux plaisirs est ainsi comparé à un porc, car le porc est justement un animal proche de la terre, de la boue, court sur patte, ayant un museau allongé qui tend vers le sol ; c’est un animal qui est rivé sur ce qui se passe sous son groin et qui est incapable de lever la tête vers le ciel.

Travail conceptuel

Il faut donc prendre conscience de la pertinence de l’affirmation que le plaisir est, en lui-même, un bien. Affirmer cela, c’est refuser toutes les condamnations intellectualisantes, morales ou religieuses du plaisir. Mais que signifie réellement cette affirmation ? Il faut d’abord préciser le sens des termes « bien » et « mal ». Si un professeur annote une copie en mettant « bien » dans la marge, que fait-il ? Il encourage la personne à continuer à procéder ainsi, il l’encourage à aller dans cette direction. Au contraire, si un père dit à son enfant « ce que tu viens de faire, c’est mal », il lui indique qu’il ne faut pas faire ce qu’il vient de faire, qu’il ne faut pas aller dans cette direction. Les termes de « bien » et de « mal » fonctionnent comme des panneaux indicateurs (on pourrait presque dire que « bien » signifie « Oui, vas-y, va dans cette direction ! » et que « mal » signifie « Non, stop, arrête, change de direction ! »).

Travail d’argumentation

Par conséquent, lorsqu’Épicure affirme que le plaisir est en lui-même un bien, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela semblerait vouloir dire qu’il faudrait rechercher le plaisir. Mais Epicure n’affirme pas tout à fait cela, ou en tout cas il nuance cette affirmation. En effet, il ne faut pas toujours rechercher le plaisir. De même, bien qu’Épicure affirme que la douleur est en elle-même un mal, il ne faut pas toujours éviter la douleur. Tous les plaisirs ne sont pas à rechercher et certaines douleurs sont à accepter. La question est donc de savoir quels sont les plaisirs à rechercher ? Le but est bien de savoir ce qui peut nous faire parvenir au bonheur, et il faut savoir comment distinguer les plaisirs qui nous conduisent à la vie heureuse, des plaisirs qui nous en éloignent.

Il vaut mieux rechercher le plaisir sur le long terme plutôt que le simple plaisir immédiat

La première idée que défend Épicure est qu’il vaut mieux rechercher le plaisir sur le long terme plutôt que le simple plaisir immédiat, le plaisir de l’instant. En effet, la recherche du simple plaisir immédiat peut conduire à un plus grand mal (par exemple manger un plat trop copieux qui entraîne une indigestion par la suite). Il ne s’agit donc pas de se ruer sur toutes les occasions d’éprouver un plaisir, il faut avant tout faire preuve de prudence, réfléchir aux conséquences de ses choix, les anticiper. Nous sommes donc bien à l’opposé de ce que le sens commun appelle « être un épicurien » : Épicure ne nous demande pas de profiter de l’instant présent. Il faut au contraire anticiper le futur, prendre en compte les conséquences futures de notre action présente. De même, il ne faut pas refuser la perspective d’une douleur immédiate, dans la mesure où accepter cette douleur peut conduire à un plus grand bien (par exemple accepter un traitement médical douloureux pour ne plus souffrir par la suite).

Il vaut mieux rechercher le plaisir dans la mesure plutôt que dans l’excès

Travail conceptuel

Dans le deuxième paragraphe du texte que nous étudions, Épicure construit son argumentation autour d’une distinction entre deux types de plaisirs, sans toutefois exprimer de manière explicite cette distinction. Essayons tout d’abord de comprendre cette distinction implicite.

Exercice

Trouver dans le deuxième paragraphe du texte un maximum d’éléments à classer dans le tableau suivant [« bien » : À rechercher, à faire / « mal » : À éviter, à ne pas rechercher].

Travail d’argumentation

En définitive, il semble qu’Épicure distingue d’un côté la recherche du plaisir dans la mesure et de l’autre la recherche du plaisir dans l’excès. La fête (« les plaisirs des fêtards ») correspond ainsi à un excès (excès de boisson, excès de nourriture, excès dans les comportements), et la sexualité (« les plaisirs trouvés dans la jouissance ») elle-même est associée à l’excès, sans doute dans la mesure où elle met l’individu hors de lui-même, et se caractérise par des états d’excitation dans lesquels la personne perd en quelque sorte le contrôle d’elle-même.

Épicure défend dans ce deuxième paragraphe l’idée qu’il vaut mieux rechercher le plaisir dans la mesure plutôt que le plaisir dans l’excès. Il propose plusieurs arguments.

Trois arguments

1°) Premier argument. Tout d’abord : la recherche du plaisir dans l’excès conduit à désirer toujours plus, à ne jamais être satisfait (il s’agit d’une reprise de l’objection du tonneau percé). Au contraire, rechercher le plaisir dans la mesure conduit à savoir apprécier les choses telles qu’elles sont. Par exemple, l’œnologue déguste le vin, il prend une petit gorgée, il prend son temps et recrache à la fin le vin. Ce type de dégustation manifeste une recherche du plaisir dans la mesure et c’est bien l’œnologue qui semble le plus savoir apprécier les qualités d’un vin. Au contraire, le rapport d’un fêtard au vin manifeste la recherche d’un plaisir dans l’excès, et ce ne sont plus les qualités elles-mêmes du vin qui sont recherchées.

2°) Deuxième argument. Épicure affirme également que la recherche du plaisir dans l’excès conduit à désirer ce qui est difficile à obtenir, de sorte que la personne va finalement éprouver davantage de peine. Les efforts plus importants qui devront être fournis vont faire souffrir son corps, et son âme ne sera pas tranquille, car elle sera sans cesse préoccupée par la réalisation de l’objectif, et par les problèmes qu’engendreront la difficulté à obtenir ce qui est désiré. Nous pouvons prendre ici l’exemple des personnes qui s’engloutissent dans leur travail et s’imposent des exigences tellement importantes qu’elles en oublient peut-être ce qui est le plus important (dans certains cas dramatiques, la personne en va même jusqu’à se donner la mort). Au contraire, rechercher le plaisir dans la mesure conduit à ne désirer que des choses faciles à obtenir, qui correspondent à ce que Épicure appelle des « désirs naturels ». Il ne faut pas ici réduire la notion de désirs naturels à la notion de besoin. Certes, les besoins physiologiques sont inclus dans cette catégorie des désirs naturels, mais Épicure soutient que nous avons également le désir naturel de penser, d’exercer notre réflexion, de comprendre le monde, ainsi que le désir naturel d’entretenir des relations d’échange authentique avec les autres (l’amitié est alors considéré comme une valeur essentielle). Pourquoi s’agit-il de désirs naturels ? L’homme est certes par nature un être corporel, biologique, physiologique et c’est pourquoi il a le désir naturel de conserver sa vie (le terme de besoin désigne ainsi, au sens strict, ce qui est nécessaire à la survie). Mais Épicure semble affirmer que l’homme a également par nature la capacité de penser et le désir d’exercer cette capacité, et qu’il est également par nature, un être social, qui désire vivre en relation avec les autres.

3°) Troisième argument. Épicure propose un troisième argument en faveur de l’idée qu’il faut préférer les plaisirs dans la mesure aux plaisirs dans l’excès. Il affirme que la recherche du plaisir dans l’excès conduit à désirer davantage de choses, de sorte que la personne devient davantage dépendante des choses. Le bonheur de la personne est alors soumis aux aléas de l’existence. Si jamais la personne venait à perdre les choses dont son bonheur dépend, elle ressentirait un état de manque important. Le bonheur semble en ce cas fragile, dans la mesure où il dépend du hasard des circonstances. Et la conscience de cette fragilité nuit immédiatement au sentiment de bonheur, dans la mesure où elle fait naître une crainte, une crainte de perdre ce à quoi nous tenons. Au contraire, rechercher le plaisir dans la mesure conduit à davantage de liberté intérieure, le bonheur dépend alors plus de soi-même, que des circonstances extérieures. Le bonheur serait en ce cas plus solide et l’âme serait libérée de la crainte du hasard.

En définitive, la vie heureuse est une vie qui est en accord avec le réel (il ne faut pas sans cesse désirer plus que ce qui est déjà là, il faut savoir apprécier ce qui est), dans laquelle nous recherchons le bonheur dans le présent, et non dans un futur lointain (il ne faut pas sans cesse reporter le bonheur à plus tard, il faut savoir éprouver le bonheur dès maintenant, sans toutefois rester prisonnier de l’instant), et le bonheur ne peut se concevoir sans une liberté intérieure (il faut s’efforcer de ne pas devenir dépendant des choses extérieures).

En définitive, il vaut mieux rechercher les plaisirs stables plutôt que les plaisirs mobiles

Travail conceptuel

Épicure propose une distinction conceptuelle qui permet de saisir l’idée directrice de cette conception du bonheur. Épicure fait la différence entre les plaisirs stables (ou catastématiques) et les plaisirs mobiles (ou cinétiques), et cette différence permet de comprendre l’unité de la conception épicurienne du bonheur. D’une part, avons-nous dit, il est préférable de rechercher le plaisir sur le long terme, plutôt que le simple plaisir immédiat, d’autre part, il est préférable de rechercher le plaisir dans la mesure plutôt que dans l’excès. Ces deux idées sont en fait l’expression d’une même idée, selon laquelle il faut préférer les plaisirs stables aux plaisirs mobiles. En effet, dans le cas de la recherche du plaisir sur le long terme, la stabilité se rapporte ici à la durée, et à la persistance du bonheur dans le temps, par opposition au caractère fugace du plaisir dans l’instant, qui ne dure qu’un court moment, et peut très bien s’avérer être un mal au vu de ses conséquences sur le long terme. Dans le cas de la recherche du plaisir dans la mesure, la stabilité correspond à un état d’absence de trouble dans le corps et dans l’âme (l’absence de trouble dans l’âme est désignée par le terme d’ataraxie), tandis que l’excès est au contraire ce qui engendre un trouble, génère un état de tension dans le corps et dans l’âme.

La conception épicurienne du bonheur nous a permis de dégager un autre élément important qui caractérise le bonheur. La notion de bonheur fait référence à un état de plénitude, mais il serait difficile de concevoir une plénitude qui ne serait ressentie que sur un court moment. S’agirait-il encore de plénitude, dans la mesure où la plénitude implique l’image d’une certaine totalité, d’une absence de restriction ? Le bonheur semble donc impliquer, dans sa notion même, l’idée d’un état durable. C’est en ce sens que les Grecs estimaient semble-t-il que l’on ne peut jamais dire qu’une personne est heureuse avant qu’elle soit morte. Au fond, il est toujours concevable qu’un malheur terrible emporte tout ce à quoi je tiens, ruine mon existence et me conduise finalement à la mort. Dans ce cas-là, même si la personne a eu, avant ce malheur-là une vie heureuse, nous hésiterons à dire qu’elle a vécu une vie heureuse. Il y a des malheurs qui semblent pouvoir tout emporter avec eux. L’idée est donc qu’une vie heureuse est nécessairement une vie dont le bonheur est stable. La conception épicurienne du bonheur nous a permis de comprendre cette caractéristique du bonheur. Mais la conception épicurienne du bonheur s’expose à plusieurs difficultés.

III – Pouvons-nous et désirons-nous vraiment atteindre le bonheur ?

Pouvons-nous maîtriser nos désirs ?

Travail de problématisation

Le mode de vie que préconise Épicure présuppose une capacité de maîtriser ses désirs, de les contrôler, afin de ne satisfaire que les désirs que Épicure appelle naturels, et même de faire en sorte de n’avoir que ce type de désir. Mais avons-nous vraiment cette capacité de maîtriser nos propres désirs ? Est-ce toujours possible ?

Tout d’abord, le désir semble être en lui-même une force, une impulsion qui nous pousse à agir. Or cette impulsion ne provient pas d’une décision (on ne décide pas de désirer quelque chose : nous éprouvons des désirs, des désirs surviennent en nous, il y a donc une dimension de passivité dans l’expérience du désir), de plus nous ne savons pas vraiment pourquoi nous avons tel ou tel désir, telle ou telle préférence. La genèse même des désirs et des préférences ne semble donc pas être sous le contrôle de la volonté, mais semble plutôt dépendre d’une source biologique, physiologique, ou de motifs psychologiques inconscients, ou bien de la structure sociale.

Mais nous pourrions peut-être maîtriser nos désirs, une fois qu’ils sont survenus en nous. Cette capacité résiderait dans la volonté, dans la mesure où la volonté est la capacité de prendre des décisions à partir d’une réflexion rationnelle, et de s’engager, avec détermination, dans la réalisation de ses décisions. Or, il semble qu’il y ait une certaine faiblesse de la volonté. Cela signifie que nous agissons très souvent contre notre meilleur jugement, en sachant pertinemment que ce que nous faisons n’est pas ce qui est préférable. Bien que nous sachions qu’il ne faudrait pas faire telle ou telle action, nous agissons pourtant de la sorte. Relèvent par exemple de la faiblesse de la volonté les cas suivants : la procrastination (le fait de toujours remettre au lendemain ce que l’on a à faire), les tentations (je succombe à l’un de mes désirs immédiats en raison de l’intensité de ce désir et de l’absence sur le moment de contraintes qui s’opposeraient à la réalisation de mon désir), les cas où j’agis en sachant que je le regretterai plus tard. Ce qui met en évidence cette faiblesse de la volonté, c’est que nous avons souvent besoin de contraintes (cf. l’exemple du joueur de casino qui s’incrit de lui-même sur la liste noire du casino), de soutien, d’aides (cf. l’exemple d’une personne qui va se faire accompagner par un diététicien pour parvenir à un régime alimentaire qui lui convienne mieux), ou de substituts (cf. l’exemple du fumeur qui va faire du sport, ou manger du chocolat pour se remplir, et parvenir à ne plus fumer), pour réaliser ce que voulons faire. [Remarque : pour approfondir cette question de la faiblesse de la volonté, vous pouvez lire le livre de Jon Elster, Agir contre soi - La faiblesse de volonté]

En définitive, il semble difficile de maîtriser ses désirs, en raison de la force même des désirs, et de la faiblesse de la volonté. Certaines stratégies de vente de produit se fondent d’ailleurs sur notre faiblesse de volonté, et sur la force de certains désirs. Vous pouvez lire en ce sens cet article, tout à fait scandaleux, sur les « stratégies de communication permettant d’induire des achats impulsifs », signé par deux universitaires de l’université Toulouse I.

Désirons-nous vraiment atteindre un état de satisfaction stable ?

Travail de problématisation

La conception épicurienne du bonheur nous a permis de comprendre que la vie heureuse correspond à un état de plénitude essentiellement stable. Mais désirons-nous vraiment la stabilité du bonheur ? Le bonheur, au sens de cette plénitude stable, est-il vraiment ce que nous désirons le plus ? Est-ce que, au contraire, l’homme ne désire pas profondément l’excès ? L’excès n’est-il pas, en lui-même, désirable ?

La plénitude stable du bonheur correspond à l’image du tonneau plein que propose Platon, par l’intermédiaire du personnage de Socrate. Mais, dans le texte du Gorgias, Calliclès répond à Socrate (cf. document distribué), et affirme que vivre comme un tonneau plein, c’est vivre comme une pierre. L’image de la pierre renvoie à l’immobilité, à l’absence de vie, à une vie qui a perdu sa substance. Au contraire, il faudrait vivre comme un tonneau percé. Une vie faite de plaisirs stables n’est pas désirable selon Calliclès, ce qui est désirable, c’est le dynamisme, le mouvement incessant.

Pourquoi le mouvement incessant est-il désirable ? L’analyse du texte de Baudelaire (cf. document distribué) va nous permettre de répondre à cette question. Baudelaire défend également l’excès, le mouvement. Il faudrait s’enivrer sans cesse. La recherche de l’ivresse ne vient pas d’un défaut en nous auquel on pourrait remédier, comme dans le cas du tonneau percé qu’il faudrait réparer. Elle vient plus profondément d’une fêlure essentielle en l’homme. Nous sommes tous des êtres mortels, essentiellement soumis à la contingence (la contingence est le caractère de ce qui est, mais aurait pu ne pas être, et pourrait très bien ne plus être). Le désir de l’excès est ainsi inhérent à la condition humaine : l’homme recherche l’excès, l’ivresse de l’excès pour fuir l’emprise du temps. Le fait de penser à la fragilité de l’existence provoque en effet en l’homme une angoisse fondamentale. Pour ne pas faire l’expérience de l’angoise, ne pas penser à la mort, à la fragilité de toute chose, nous fuyons. Le philosophe Pascal va même jusqu’à dire que tout ce que nous faisons est de l’ordre du divertissement, au sens où nous nous divertissons de la pensée de la mort, en nous remplissant d’activités, en occupant notre esprit, pour ne pas ressentir notre propre vide.

Mais le désir de l’excès ne peut pas seulement s’interpréter comme une fuite face à l’emprise du temps. Le texte de Nietzsche (cf. document distribué) permet de comprendre que la recherche de l’excès est aussi l’occasion pour l’homme d’affirmer sa propre puissance. Ce que l’homme désire avant tout, ce n’est peut-être pas d’être heureux, mais d’abord d’affirmer sa puissance, de se sentir exister de manière intense. L’homme, tel un artiste, affirme sa puissance dans les choses (l’artiste modèle la matière, et la transforme selon son désir créateur). Et peut-être avant tout sur son propre corps. Il va jusqu’à le faire souffrir, à le déformer pour s’approprier ce donné naturel qu’est le corps (comment expliquer autrement le fait que, dans les cultures dites primitives, on trouve des scarifications rituelles, des tatoutages, des allongements du cou, du crâne, des trous dans les lèvres, dans les oreilles, etc. ? [vous trouverez quelques images sur le site « Regard éloigné » et ici même, d'autres images de modifications culturelles du corps, dont celle des crânes déformés, mais aussi une image de ce qu'était la pratique du corset !] Tout cela manifeste le désir des hommes d’affirmer leur puissance face à ce qui semble au départ ne pas dépendre d’eux). Le désir d’affirmer sa puissance peut prendre plusieurs formes, qu’il s’agisse d’affirmer sa puissance d’agir et de faire, ou sa puissance de penser. Le sport est une manifestation claire de ce désir d’affirmer sa puissance. Lisez par exemple cette analyse du début de la rencontre entre les néo-zélandais et les français, lors de la coupe du monde de rugby 2007 (si vous ne parvenez pas à ouvrir ce lien, vous pouvez lire ce document ici); il s’agit véritablement d’un conflit de puissance, et même, ici, d’une représentation symbolique de ce conflit de puissance.

Dans la mesure où l’homme désire affirmer sa puissance, il va jusqu’à rechercher l’épreuve, le danger, la possibilité de la mort, afin de se sentir d’autant plus exister, car dans l’expérience du risque, il y a la fois la conscience que l’on pourrait ne plus exister, et la conscience que l’on existe malgré tout. Sur ce fond d’un possible néant, nous prenons conscience de notre existence. Du coup, il semble qu’il y ait en l’homme un désir du danger, jusqu’à un désir de mort. C’est ce que Bataille appelle la « part maudite » en l’homme. Le texte de Bataille (cf. document distribué) permet de comprendre que la recherche de l’excès n’est pas réservée à certains. Elle caractérise au contraire l’essence même du désir. Le désir n’est pas essentiellement un état de manque. Affirmer cela, c’est trop focaliser sur l’objet du désir, qui est effectivement un objet absent, par rapport auquel nous éprouvons un état de manque. En lui-même, le désir est essentiellement une force qui cherche à s’exprimer, et qui recherche l’excès afin d’affirmer sa puissance.

L’exemple de Don Juan

Exemple

La nature profonde du désir se manifeste particulièrement bien si l’on s’intéresse au personnage de Don Juan. Que recherche Don Juan ? Il désire conquérir les femmes, toutes les femmes. Don Juan est donc bien un personnage de l’excès, du mouvement incessant. Ce qui l’intéresse, c’est la conquête elle-même (cf. Molière, Dom Juan, Acte I, scène 2). Une fois qu’il a conquis le cœur d’une femme, cette femme ne l’intéresse plus. Ce qu’il trouve désirable, c’est d’affirmer sa puissance, qui est ici sa capacité à séduire les femmes, à provoquer en elles un désir pour lui. Comment Don Juan parvient-il à séduire les femmes ? Kierkegaard, dans Ou bien… Ou bien… affirme que Don Juan n’est pas un séducteur qui conquiert le cœur des femmes par le biais d’une technique. Don Juan n’est pas une sorte de professionnel de la drague, contrairement à ce que l’expression « être un Don Juan » laisse entendre ! La séduction opère par le simple fait de la puissance du désir que manifeste Don Juan : les femmes conquises par Don Juan se laissent fasciner par ce désir, et ce qu’elles désirent c’est être désiré. Pourtant, Don Juan n’est pas seulement un personnage du désir puissant, c’est aussi un personnage qui court vers la mort. Don Juan se fait, par ses conquêtes, par sa manière d’agir, de penser, des ennemis, et il apprécie d’ailleurs d’autant plus la conquête lorsqu’elle implique un défi. La figure de la mort se présente alors par le biais du personnage du Commandeur, que Don Juan a tué, et qui réapparaît, sous la forme d’une statue de pierre, pour emporter Don Juan vers la mort.

Nous retrouvons dans ce personnage les caractéristiques du désir que nous avons dégagées. Mozart a particulièrement bien saisi la nature particulière du personnage de Don Juan, dans son opéra Don Giovanni. Nous avons écouté deux extraits. Le premier est l’aria finale de l’acte I, scène 3. Cette aria est appelée « air du champagne » (vous pouvez lire le texte de cette aria ici, mais il serait préférable de la réécouter). On retrouve dans cet air toute la puissance du désir de Don Juan qui s’exprime dans la musique de Mozart. Kierkegaard écrit à propos de cet air : « Il est important de comprendre que le rapport de Don Juan avec cet air n’est pas seulement fortuit. Sa vie est ainsi, mousseuse comme le champagne. Et comme les bulles montent dans ce vin pendant qu’il bout dans sa chaleur intérieure vibrant dans sa propre mélodie- comme les bulles montent et continuent à monter-, le plaisir de la jouissance résonne dans ce bouillonnement d’éléments qu’est la vie. » Le deuxième extrait que nous avons écouté est l’ouverture de l’opéra. Vous pouvez lire une analyse précise de cette ouverture sur ce site consacré à l’analyse du Don Giovanni de Mozart. Ce qui se dégage dans cette ouverture est une préfiguration de la figure du Commandeur et de la course vers la mort de Don Juan. Le personnage de Don Juan est bien l’expression d’un désir qui cherche à affirmer sa puissance, toujours sur le fond de la possibilité de la mort. Kierkegaard propose l’image du ricochet pour rendre compte de la nature particulière de Don Juan : « Quand on lance une pierre en ricochet à la surface de l’eau, elle y court un certain temps en bonds légers, mais au dernier, elle plonge d’un coup dans l’abîme : Don Juan danse de même au-dessus de l’abîme, tout à l’allégresse du court délai qui lui est accordé. »

En fin de compte, il semble que l’homme ait à la fois en lui le désir de la plénitude stable du bonheur, et le désir d’une plénitude de vie intense. Il faut bien saisir cette tension à l’œuvre dans la notion de plénitude, qui peut désigner à la fois le bonheur, comme plénitude stable, et l’intensité de vie, comme plénitude dans l’affirmation de sa puissance. De même il faut bien saisir la tension à l’œuvre dans la notion de désir, qui peut désigner à la fois un état de manque, lorsqu’on envisage le désir par rapport à son objet, et une force qui cherche à s’exprimer, lorsqu’on envisage le désir en lui-même.

Construction d’un bilan des savoirs sur la séquence 1.

Fin de séquence : exercice d’application

Exercice

Voici quatre sujets de dissertations de type bac : 1°) Le bonheur est-il une affaire privée ?, 2°) Le bonheur est-il inaccessible ?, 3°) La réflexion est-elle un obstacle au bonheur ?, 4°) Est-il raisonnable de vouloir renoncer à tous ses désirs ?

La classe est divisée en quatre groupes. À chacun de ces groupes est attribué un sujet. L’exercice est le suivant : a – Trouver une problématique ; b – Proposer un plan.

Qu’est-ce qu’une problématique ? Le but de la problématique est de justifier la question posée, de montrer qu’il faut se la poser, qu’on doit se la poser. Comment faut-il procéder ? Il s’agit de dégager un paradoxe, une contradiction apparente. Prenons l’exemple du premier sujet : il faut montrer qu’à première vue nous avons à la fois des raisons de penser que le bonheur est une affaire privée, et des raisons de penser que le bonheur n’est pas une affaire privée. Pour dégager ce paradoxe, il faut absolument partir de l’analyse des notions, il va donc falloir faire auparavant un travail de définition des termes du sujet.

Comment construire son plan ? Le principe pour le plan est le suivant.

1°) Chaque partie doit correspondre à l’examen d’une réponse à la question posée. Il ne faut donc pas faire de partie simplement consacrée à la définition d’une des notions du sujet.

2°) Il faut à chaque fois préciser l’idée générale de l’argumentation. On ne peut pas, par exemple, se contenter de dire que l’on va montrer dans la première partie que le bonheur semble être une affaire privée ; il faudrait plutôt préciser que l’on va montrer que le bonheur semble être une affaire privée, dans la mesure où … (et il faudra alors indiquer l’idée général de son argumentation)

3°) Il faut faire trois parties afin d’examiner les différents aspects de la question, et faire en sorte qu’il y ait une véritable progression d’une partie à une autre. Cela signifie que l’on ne peut pas se contenter de défendre une seule réponse dans un devoir de philosophie. Il faut examiner aussi les réponses contraires, voir dans quelle mesure elles ont une certaine pertinence. Il faut apprendre à faire ce que l’on appelle : dialectiser, c’est-à-dire faire en sorte que son devoir s’organise comme un dialogue entre des positions différentes qui s’affrontent, et où le but est de rechercher une solution à ces oppositions.

Une correction des quatre sujets est distribuée aux élèves.

Suivre les commetaires avec le flux RSS 2.0. Les commentaires et les pings sont actuellement fermés

5 Commentaires »

 
  • YVAN ETIEMBRE dit :

    La philosophie ne peut disposer comme bon lui semble de données anthropologiques et ramener par exemple toutes les inscriptions corporelles,peintures ou autres à un unique désir de puissance.
    Le temps où elle se prétendait la science des sciences est bien révolu.
    En plus de telles remarques « universalistes » sont parfaitement etnocentriques (il existe d’autres formes de « sagesse » et de cultures bien absentes ici): Ainsi les peintures corporelles des aborigènes australiens sont des marques d’appartenance clanique liées à un territoire:je ne vois pas où se nicherait le désir.la thèse de Bataille sur le Don relève par exemple d’une telle méconnaissance des sociétés à potlatcht.

  • Merci pour votre visite sur mon site, et pour votre commentaire critique auquel je vais essayer de répondre.
    Vous semblez me faire quatre reproches :

    • 1°) l’interprétation des inscriptions corporelles comme affirmation d’un désir de puissance serait fausse ;
    • 2°) cette erreur d’interprétation serait l’expression d’une attitude philosophique arrogante ;
    • 3°) cette arrogance philosophique serait la marque de mon ethnocentrisme ;
    • 4°) cet ethnocentrisme me conduirait à négliger complètement l’existence d’autres formes de sagesse et de cultures.

    Je réponds dans un premier temps à vos deux premiers reproches.

    1°)

    J’affirme que les inscriptions corporelles sont l’expression d’un désir de puissance, et vous opposez qu’elles sont des marques d’appartenance clanique liées à un territoire. Mais il n’y a pas de contradiction entre les deux idées !

    Si vous pensez qu’il y a contradiction, n’est-ce pas parce que vous lisez le terme de « désir de puissance » en un sens exclusivement individualiste ? Le désir de puissance, en ce sens, consisterait en l’affirmation de soi, de sa singularité en tant qu’individu maître de sa vie. Du coup, vous avez l’impression de retrouver dans ce que j’ai dit la confusion que vous dénoncez entre le sens traditionnel et le sens contemporain des inscriptions corporelles.

    Votre reproche vient en fait d’une mauvaise interprétation de ce que j’ai dit (je vous accorde que mon texte n’était pas suffisamment précis pour éviter la lecture que vous en faites, mais à ma décharge, il s’agit simplement de la trace (rapidement) écrite d’un cours d’introduction à la philosophie). J’emploie le terme de « désir de puissance » sans la connotation individualiste que vous lui prêtez : le sujet du désir de puissance n’est pas nécessairement un individu (dans les sociétés traditionnelles, c’est le clan qui désire affirmer sa puissance à travers un marquage des individus qui le composent), et l’objet de ce désir n’a pas nécessairement une finalité individuante (le désir de puissance ne signifie pas nécessairement qu’on cherche à se distinguer, à se singulariser, à s’affirmer en tant qu’individu puissant, il peut signifier au contraire une forme de désir d’identification, de fusion avec une puissance).

    Enfin, je n’ai vraiment pas l’impression que nous sommes en désaccord, car lorsque je lis votre blog, je retrouve des passages qui me semblent justement correspondre à cette idée d’un désir de puissance (au sens que je viens de préciser).

    Par exemple, vous écrivez que « l’esthétique est convoquée pour exhi­ber l’importance de l’individu (et par extension celle du collectif auquel il se rattache) en même temps que son caractère unique et singulier » (source), en quoi est-ce fondamentalement différent si je dis que l’esthétique est convoquée pour affirmer la puissance de l’individu (et par extension celle du collectif auquel il se rattache) ? Ou encore, vous notez que « le soulignement ou l’encadrement des yeux viserait tout à la fois à rehausser la faculté de vision et à signaler une capacité acquise dans ce domaine, étant donné le rôle que jouent dans cette société les expériences visionnaires » (source), en quoi est-ce fondamentalement différent si je dis que le soulignement vise à affirmer la puissance de vision de l’homme ? Autre exemple tiré de votre blog : « Les Surma utilisent donc leur corps comme une toile où ils expriment leur créativité. Outre leur fonction esthétique, destinée à attirer le sexe opposé, les peintures servent à intimider l’adversaire et renforcer la puissance du combattant lors des duels au bâton » (source). La peinture corporelle est ici clairement l’expression de la puissance de l’homme. Enfin, les inscriptions corporelles peuvent viser une puissance qui transcende l’homme lui-même : « Le fait de se coiffer de plumes d’oiseaux, de revêtir des peaux d’animaux sauvages ou de recouvrir son corps des signes et des couleurs nécessaires pour effectuer des voyages dans l’au-delà, peut favoriser la transformation de l’individu, par une sorte d’identification à l’animal, grâce à la captation de certains de ses pouvoirs » (source).

    Qu’y a-t-il de comparable entre ces exemples, sinon l’expression d’une forme de désir de puissance ? N’est-ce pas cette notion de puissance qui permet de comprendre ce qu’il y a de commun entre l’affirmation de la puissance d’un clan, de la puissance de la vision, de la puissance du combattant, d’une puissance qui transcende l’homme, … ?

    2°)

    Il n’y a rien d’arrogant dans mon propos. Quand est-ce que la philosophie est arrogante ? Soit une science S qui étudie O (O désignant ce à quoi s’intéresse cette science). La philosophie est arrogante dans les cas suivants :

    • (a) elle prétend dire à S comment il faut procéder pour étudier O ;
    • (b) elle prétend connaître O en se passant de ce que dit S ;
    • (c) elle prétend mieux connaître O que S.

    Or (a) jamais je ne prétends dire à l’anthropologue comment il doit procéder pour étudier les sociétés traditionnelles. (b) Je ne prétends pas pouvoir me passer de ce que dit l’anthropologie pour comprendre le sens des peintures corporelles, puisqu’au contraire c’est à partir de travaux comme ceux de votre blog que je fonde mon analyse. Enfin, (c) l’analyse des peintures corporelles en terme de désir de puissance ne prétend pas représenter une meilleure connaissance de ces phénomènes que les analyses du sens précis de ces peintures par les ethnologues. Il s’agit simplement de dégager à partir de ces analyses précises un concept général qui a un intérêt pour le philosophe.

    À moins de considérer comme arrogant, par pétition de principe, tout discours philosophique sur les sciences, je ne vois pas ce qui fonde votre reproche. S’il y a de l’arrogance, permettez-moi cette remarque finale, je la vois surtout dans votre propos, puisque vous prétendez m’apprendre que « le temps où [la philosophie] se prétendait la science des sciences est bien révolu », à partir d’une lecture de quelques lignes extraites de la trace écrite d’un cours pour mes élèves de terminales. Vous auriez pu vous contenter de justifier votre opposition à mon interprétation au lieu de me prêter hâtivement une attitude qui est vraiment à l’opposé de ma pratique de la philosophie.

    Suite dans un prochain message

  • yassine dit :

    bonjour, je visite votre site et essaie d’accéder aux textes utilisés, en vain. Pourriez-vous m’en donner les références?
    merci.

    • Bonjour, merci pour votre visite ! Je viens d’essayer accéder aux documents, et j’ai rencontré également quelques problèmes (il m’a fallu cliquer une première fois sur le lien, attendre, puis cliquer à nouveau sur le lien).
      Pour le moment, je passe par le site Issuu pour publier certains documents PDF, mais je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure solution.
      Je vais bientôt actualiser ce site, et il y a plusieurs changements de prévu, je compte bien régler dans la foulée la question des fichiers PDF.
      Bien à vous,
      Cédric

      • Je viens de modifier le code de ce site, afin d’utiliser non plus Issuu, mais Google Docs pour prévisualiser les fichiers pdf.
        Vous devriez pouvoir accéder aux documents sans problème.