Analyser une notion

Là encore, suite à une question d’un élève, je poste ici la réponse déjà donnée en commentaire

Pour chercher à définir une notion, il y a essentiellement deux choses à faire :

  1. Il faut d’abord transformer la notion abstraite en quelque chose de plus concret. Essayez de trouver des expressions et des situations dans lesquelles on utilise la notion. Pour la conscience : partez des expressions « prendre conscience de … », « avoir conscience de … », « avoir conscience que … », « être conscient ». À chaque fois essayez de comprendre la signification de vos exemples. Voyez comment l’expression s’utilise, mais aussi quand elle ne s’utilise pas. Par exemple, pour le bonheur, peut-on dire d’une pierre qu’elle est heureuse ? Tirez-en une conséquence.
  2. Il faut ensuite parvenir à situer la notion par rapport à d’autres notions. Partez pour cela des termes qui sont proches et des termes associés. Partez également des termes qui sont différents, voire contraires, opposés. Par exemple, distinguez le fait d’être conscient du fait d’être inconscient, distinguez le bonheur et le plaisir. Voyez si vous pouvez utiliser une distinction conceptuelle pour comprendre la notion, et éventuellement pour distinguer plusieurs sens de cette notion. Par exemple, dans le cours, pour comprendre la notion de vie bonne, nous avons fait intervenir plusieurs distinctions conceptuelles.

Attention, il y deux écueils à éviter :

  1. N’en restez pas à de simples synonymes. Dire qu’être conscient c’est se rendre compte de quelque chose, dire que le bonheur c’est d’être heureux, c’est simplement donner un synonyme, ce n’est pas définir. Définir une notion, c’est chercher, à partir de l’analyse d’exemples, de caractériser cette notion en expliquant les liens qu’il y a entre cette notion et d’autres idées.
  2. N’en restez pas à ce que dit le dictionnaire. Vous pouvez bien sûr vous aider du dictionnaire (il y a en ligne un excellent dictionnaire, créé par le CNRS : http://www.cnrtl.fr/definition/ [vous pouvez aussi chercher des synonymes, des antonymes, des exemples d'usage, ...]). Toutefois, le dictionnaire présente des définitions figées, alors que le but est que vous construisiez par vous-même une définition. Il ne faut donc absolument par recopier (ou paraphraser) une définition du dictionnaire. De plus, une définition dans un dictionnaire a simplement pour but d’expliquer l’usage d’un terme dans une langue, alors qu’une définition en philosophie doit être faite dans un but philosophique : soit pour dégager un problème, soit pour construire un argument.

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5 Commentaires »

 
  • Pascal G dit :

    « De plus, une définition dans un dictionnaire a simplement pour but d’expliquer l’usage d’un terme dans une langue, alors qu’une définition en philosophie doit être faite dans un but philosophique. »

    Tiens, je connais un certain philosophe autrichien de naissance qui ne serait pas d’accord… On pourrait même dire que, pour lui, une définition en philosophie a précisément pour fonction d’expliquer l’usage d’un terme dans une langue pour court-circuiter les pseudo-problèmes philosophiques !

    Et pourtant, l’Autrichien en question serait tout à fait d’accord avec la « chose à faire 1″ et « l’écueil 1″ : il faut retrouver les jeux de langage et éviter les tautologies…

    Il est très bien ton dictionnaire ; je ne connaissais pas, merci pour le renseignement.

    • Salut Pascal ! Attention, si on commence à prendre Wittgenstein comme modèle pédagogique, cela risque de faire des désastres : imagine les effets de Tractatus 7 sur nos élèves !

      Plus sérieusement, je suis d’accord en partie avec l’idée selon laquelle l’analyse de l’usage des termes dans la langue permettrait de « court-circuiter les pseudo-problèmes philosophiques » (mes modèles ici sont plutôt la critique de Hegel par Russell et la critique de Heidegger par Carnap).
      Mais je me méfie beaucoup de l’extension de cette idée à la quasi totalité des problèmes philosophiques. Par exemple je ne crois pas un seul instant que le problème du rapport entre le corps et l’esprit ou le problème de la liberté soient de faux problèmes.

  • Pascal G. dit :

    Ah chic, je sens qu’on va encore être en désaccord.

    D’une part parce que considérer que l’analyse de Hegel par Russell, ou l’analyse de Heidegger par Carnap, peuvent être considérées comme des « modèles » en quelque manière que ce soit me laisse perplexe.
    La façon dont Carnap lit Heidegger est un modèle… de ce qu’il ne faut pas faire pour expliquer et comprendre un texte : supposer que l’auteur prétend admettre nos propres théories pour montrer qu’en réalité il ne les respecte pas, sans jamais chercher à comprendre l’intention qui est la sienne.
    A ce sujet, je renvoie aux analyses d’un auteur peu suspect de pro-heideggérianisme militant : James Conant, dans l’ouvrage collectif (sous la direction de Sandra Laugier) « Carnap et la construction logique du monde » (consultable en ligne sur http://books.google.fr, p. 280.)

    Par ailleurs, il n’est pas dit que Wittgenstein considère l

  • Pascal G dit :

    (suite) Par ailleurs, il n’est pas dit que Wittgenstein considère la question de la liberté comme un faux problème. L’analyse des jeux de langage au sein desquels la notion de liberté se trouve impliquée ne permet pas de dissoudre les problèmes ; au contraire, elle permet de les poser…. Ce que ne permettent pas nécessairement les définitions « philosophiques » de la liberté.

    Pour prendre un exemple : soit le sujet « la liberté est-elle une condition du bonheur ? » Si on se donne au départ une définition « philosophique » du bonheur (le bonheur est un idéal de l’imagination, il est un état de saturation de la volonté de puissance, il est le plaisir en repos de l’âme, il n’est pas le terme du chemin mais le chemin lui-même, il est le fait de bien agir , etc.) on se donne également une « théorie » du bonheur dont le but est précisément de répondre à la question, et donc de la faire disparaître en tant que problème.

    Au contraire, si on part des usages du terme de « bonheur », on va vite se confronter au problème de la tension existant entre une proto-définition de la liberté (qui ne fait apparaître nulle part une référence à la vérité) et un préjugé intuitif (selon lequel le bonheur « véritable » ne saurait reposer sur l’erreur et l’illusion).

    Ainsi, analyser l’idée de « bonheur illusoire » fait clairement apparaître la tension existant entre l’idée de « bonheur fondé sur des illusions » et celle d’ « illusion de bonheur »… c’est-à-dire que cette approche risque fortement de nous amener à une situation toute wittgensteinienne : soit renoncer à l’usage courant du terme de bonheur (et nous devons alors reconnaître que notre réponse repose sur une « théorie » du bonheur), soit renoncer à un préjugé intuitif (il ne saurait y avoir de bonheur véritable fondé sur des illusions).

    Il me semble qu’ici, c’est l’analyse des usages, et non les définitions philosophiques, qui conduisent à l’ouverture du problème, plutôt qu’à sa dissolution.

  • Salut Pascal, juste un petit message pour dire que je n’oublie pas que je dois te répondre à ce sujet.
    Cela suppose que je retravaille sur la notion de pseudo-problème (c’est d’ailleurs une bonne idée de sujet pour un prochain billet dans la catégorie « Recherche », merci !).